Comprendre Brignoles.

Vendredi 1er novembre 2013 // La France

Pour interpréter le "on est chez nous" de Brignoles, il faut lire Finkielkraut. Car il saisit, mieux que toutes les enquêtes, le mouvement qui soulève notre société.

Dire que le candidat du Front national a été élu au second tour de la cantonale de Brignoles avec près de 54 % des voix ne suffit pas à expliquer ce qui s’est passé. Il faut faire parler les chiffres. Au premier tour, les six candidats se répartissaient en trois blocs : celui de gauche (communiste et écologiste) totalisait 1579 voix ; celui de droite (UMP et "divers droite"), 1819 ; enfin celui du Front national (candidat officiel et dissident), 3 330.

Éliminée du second tour, la gauche donne pour consigne à ses électeurs de voter contre le FN et de se reporter sur la candidate UMP : ce sera donc "front républicain" contre Front national. Chacun appelle à la mobilisation des très nombreux abstentionnistes. Arithmétiquement, le potentiel du "front républicain" est de 3 398 suffrages contre les 3 330 du FN. Près de 3 000 abstentionnistes du premier tour votent au second. Après une semaine d’avertissements et de mises en garde de tous les dirigeants des partis et des membres du gouvernement contre la menace du FN, que vont-ils faire ? Barrage ?

Pas du tout. Laurent Lopez, le candidat FN, gagne personnellement 2 313 voix, soit 1701 de plus que son potentiel, tandis que sa concurrente UMP ne progresse que d’un millier de suffrages sur le bloc "front républicain". Autrement dit, 63 % de ceux qui s’étaient abstenus au premier tour et ont voté au second ont clairement voulu la victoire du FN, en se moquant des consignes des états-majors.

Le soir de leur succès, les électeurs Front national scandaient : « On est chez nous ! » Pour comprendre ce que cela veut dire, il faut lire Finkielkraut. La publication de son livre (l’Identité malheureuse, Stock) au moment où les scores du Front national font trembler la classe politique est en soi un événement. Car il saisit, mieux que toutes les enquêtes et autres commentaires ressassés à l’infini, les racines et ressorts du mouvement qui, loin d’être l’exclusivité de Marine Le Pen (on l’a vu avec la "manif pour tous"), soulève la société française. Ce que l’on appelle, pour faire court, sa "droitisation" après des décennies d’interdits.

En 2009, Alain Finkielkraut se rend dans l’école primaire de Paris où il fut élève (il est né en 1949). Dès l’entrée, il tombe sur une carte du monde sur laquelle sont épinglées des photographies d’enfants venant, la plupart, du continent africain, avec cette légende : « Je suis fier de venir de... » Fils d’immigrés polonais, Finkielkraut écrit sa surprise : « Jamais l’école ne m’avait demandé de renier ma généalogie. Jamais non plus elle ne m’a invité à m’en prévaloir. Elle me demandait d’apprendre mes leçons, de faire mes devoirs et elle me classait selon mon mérite. L’origine était hors sujet. » Le bouleversement de la société française est là ; il s’est réalisé en une génération. Son livre, construit sur ce que la culture, la pensée, la littérature et la langue françaises comptent de trésors, est le récit d’une désintégration. Dont l’école est hélas le coeur, comme il y a un coeur pour faire tourner un réacteur nucléaire.

Il cite ce professeur de collège, Maya Goyet, qui, totalement démoralisée après quinze années d’enseignement en banlieue, dit : « Ça fuit de partout. » À cause de la bonne conscience avec laquelle on a gommé les règles, accepté l’indiscipline, le relâchement, les injures, les trafics, avant de vouloir, trop tard, trop bêtement et à l’envers, rétablir de la morale laïque dans ce désordre.

Qu’y avait-il donc au début de cette désintégration ? Une scène en résume l’essentiel, vécue par Élisabeth Badinter lors d’une rencontre dans un collège du nord de Paris après la projection du film la Journée de la jupe. Pourquoi tant de collégiennes n’en portaient-elles pas ? L’une d’elles répondit : « Les Français peuvent, pas les Arabes. » Un garçon a surenchéri : « Chez nous, on met le voile, pas la jupe. » Quel "chez nous" ? Où est-il ce "chez nous" ? Celui qui s’oppose au "chez nous" de Brignoles ? La société française, dit Finkielkraut, est devenue une sorte d’auberge espagnole où l’on ne doit plus parler d’histoire de France mais d’histoire en France, où « l’on ne se sent plus chez soi », mais où « l’on transforme nos moeurs en option facultative ». Voilà l’explication, bien plus que le chômage, de ce qui se passe à Brignoles et ailleurs.

Le 10 octobre, Alain Finkielkraut donnait son dernier cours de philo à l’École polytechnique. Un groupe de jeunes gens s’est précipité pour le punir de son livre et l’entarter. Il est sorti, a lavé les traces de l’outrage, puis il est revenu en chaire, droit, impeccable, et l’amphi s’est levé pour le saluer d’une standing ovation. Belle parabole pour la France. Elle a subi tant d"entartages", la France, avant de revenir sous les ovations.

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