Comment l’Amérique ( USA) pille nos secrets.

Espionnage.

Mardi 23 juillet 2013 // Le Monde

L’affaire Snowden confirme l’ampleur des "intrusions" de la NSA chez les alliés européens des États-Unis. Elle empoisonne les relations entre Washington et l’Union européenne. Barack Obama est embarrassé et de nouveau affaibli.

"Traître" ou "héros" ? Plus d’un mois après ses révélations sur les programmes de surveillance de la NSA (National Security Agency), l’informaticien Edward Snowden, 30 ans le 21 juin dernier, embarrasse Barack Obama et empoisonne les relations entre les États-Unis et l’Europe.

Du côté américain, la gêne est évidente, surtout à la Maison-Blanche. Lors de sa première investiture, en janvier 2009, Obama avait déclaré que les États-Unis refuseraient de choisir entre liberté et sécurité. Il avait pris ses distances avec la politique sécuritaire de George Bush, qui avait fait peu de cas du respect des libertés individuelles. Un mandat plus tard, le compte n’y est pas : Obama a multiplié les assassinats ciblés des "ennemis de l’Amérique", à coups de drones, et il a laissé espionner ses alliés européens.

Du côté européen, l’embarras est évident. En témoignent les réactions mesurées, même en Allemagne et en France, les deux pays les plus visés. On s’étonne et on s’indigne, dans des postures convenues. L’implication directe des services britanniques dans ces activités d’espionnage contre l’Europe parasite aussi la réaction européenne, d’autant que ces pratiques sont connues depuis près de quinze ans. Très peu ont voulu les dénoncer pour y mettre un terme (lire notre encadré). La France elle-même intercepte des milliards de données grâce au centre de traitement de la DGSE, à Paris.

Cousin du réseau Echelon bâti par la NSA en 1947, le programme Prism espionne lui aussi à grande échelle l’Union européenne, notamment des alliés du premier cercle, l’Allemagne et la France. Echelon interceptait les télécommunications. Prism va plus loin. Il siphonne les données du Cloud (le "nuage informatique" mondial), des réseaux sociaux et des mégacentres de données, tous contrôlés pas des sociétés américaines. Un accord, signé en 2000, entre Washington et Bruxelles aurait dû faire du Cloud une "zone sûre". Les dirigeants européens crurent aux promesses américaines. En réalité, le pillage a été massif. Malgré plusieurs alertes du Parlement européen, dont un rapport édifiant en octobre 2012, ils choisirent... de se taire.

La communauté de l’intelligence économique avait pourtant mis en garde les États et les entreprises. L’affaire Snowden a confirmé toutes ces craintes. Elle démontre l’ampleur des capacités de la NSA et du GCHQ britannique (Government Communications Headquarters). Les programmes Prism et Tempora (britannique) permettent aux analystes américains de lire, à livre presque ouvert, les communications d’ambassades amies à Washington, des bureaux de l’Union européenne aux États-Unis ou à Bruxelles, des grandes entreprises de l’Union.

Prism et Tempora interceptent et dupliquent tout ce qui transite sur Internet ou est abrité dans le Cloud. Il s’agit de milliards de conversations et d’e-mails chaque mois : 500 millions en Allemagne, 240 millions en France ! Ce "siphonnage" entre alliés se fait en toute légalité, grâce à des lois ad hoc promulguées aux États-Unis après le 11 septembre 2001, dont le Patriot Act. En 2012, Barack Obama a même prorogé de cinq ans l’une de ces lois, qui permet de surveiller les non-Américains, citoyens, entreprises ou administrations publiques.

Toutes ces données sont stockées dans d’immenses installations (le centre de stockage de Bluffdale, dans l’Utah, ouvrira en septembre prochain) pour être réutilisées, si besoin, dans des opérations futures : la négociation de contrats, la conquête de marchés, ou, à l’inverse, leur sabotage. Les États sont des cibles, comme les sociétés, petites ou grandes, qui maîtrisent des technologies fines, reposent sur dés montages financiers sensibles ou sont susceptibles de concurrencer les produits américains. L’aéronautique civile ou militaire, la pharmacie, les biotechnologies, l’ingénierie financière, les hydrocarbures, l’environnement sont des secteurs particulièrement visés.

C’est le 20 mai qu’éclate l’affaire Snowden. Analyste sous-traitant pour la NSA, Edward Snowden quitte Hawaii pour Hong Kong, emportant avec lui quatre ordinateurs portables et des clés USB contenant des centaines de dossiers téléchargés dans les fichiers de la NSA. Il en commence la diffusion les 6 et 7 juin, dans les quotidiens américain Washington Post et britannique The Guardian.

Ces documents explosifs prouvent que la NSA et le FBI collectent et analysent depuis des années les données mises en ligne par des millions de personnes aux États-Unis et dans le monde, grâce à leur moteur de recherche ultra performant baptisé Prism. Plusieurs opérateurs sont cités : Verizon, AOL, Apple, Facebook, Google, You Tube, Microsoft, Skype et Yahoo !. La fine fleur de la téléphonie et des activités Internet et numériques aux États-Unis. Leurs patrons nient aussitôt, en bloc. Mais ces sociétés sont toutes américaines. Elles sont "tenues" par la NSA d’installer des systèmes de dérivation des données vers l’agence. Le scannage est donc légal. Barack Obama tente de rassurer la presse : « Personne n’écoute vos conversations téléphoniques. » Ce gros mensonge le poursuivra sans doute longtemps.

Edward Snowden est une personnalité curieuse, au parcours singulier. Bouddhiste, militaire pendant trois mois, il se casse accidentellement les deux jambes. Il n’a pas terminé le lycée mais il est féru d’informatique et peut entrer à la CIA, où il passe deux ans. Ses proches le décrivent comme un homme très intelligent, un brin mégalomane. Il découvre la NSA en 2009, comme administrateur système, au service d’une entreprise de sous-traitance informatique. Il a ainsi accès à l’une des agences de renseignements les plus secrètes des États-Unis. Dotée d’un budget de 15 milliards de dollars, la NSA est chargée de scruter les communications des Américains, de les protéger et de détecter les menaces pour la sécurité du pays.

Galvanisé par l’affaire Bradley Manning, ce militaire qui a transmis 700 000 documents confidentiels sur les guerres d’Irak et d’Afghanistan au site WikiLeaks, Snowden décide de passer à l’acte. Il l’a raconté au Guardian : « Je suis juste un gars sans histoire, qui va au bureau, voit ce qui se passe et se dit : "Ce n’est pas à nous de déciderde cela."Le publicdoitdécidersi ces programmes ou ces politiques sont bons ou mauvais. »

L’affaire franchit un cran le 17 juin. Le Guardian, réputé pour la qualité de son site Internet, révèle comment le renseignement américain a aidé les services secrets britanniques à bâtir leur propre système de surveillance, d’une efficacité redoutable. Le 30 juin, l’hebdomadaire allemand Der Spiegel et le Guardian affirment que les ambassades de France et d’Italie à Washington et certains sites de l’Union européenne à New York, Washington et Bruxelles ont été mis sur écoute. Obama tente encore de calmer le jeu, par l’humour : « Quand je veux savoir ce que pense la chancelière Merkel, j’appelle la chancelière Merkel. Quand je veux savoir ce que pense le président Hollande, j’appelle le président Hollande. »

Mais la confiance est dégradée. Paris et Berlin estiment avoir été bernés et humiliés. Obama et ses équipes tentent de recoller les morceaux alors que les négociations sur le projet de marché transatlantique, programmé pour 2015, sont sur le point de commencer. « Les Américains disent que leurs alliés européens font la même chose, mais c’est exagéré, commente un diplomate tenu à l’anonymat. Les Européens n’ont pas les moyens de mettre en oeuvre un système d’une telle ampleur. C’est cela qui est choquant. »

Edward Snowden, le « gars sans histoire », n’a plus de passeport. Aux États-Unis, il risque au moins trente ans de prison pour espionnage, vol et utilisation illégale de biens gouvernementaux. Washington cherche à bloquer tout processus d’asile politique, mais beaucoup de pays, visiblement heureux de tenir tête aux États-Unis, seraient tentés de le lui accorder. Espionnée elle aussi par la NSA, la Chine a d’abord accueilli le fugitif (à Hong Kong), puis l’a laissé filer vers Moscou, au grand dam de Washington. La Russie affecte de se montrer généreuse. Vladimir Poutine dit qu’il offrira l’asile politique à Snowden s’il cesse toute fuite de documents.

Snowden n’est plus seul. WikiLeaks le soutient : l’organisation de Julian Assange a financé son séjour à Hong.Kong, lui sert de relais de communication et tient à sa disposition un jet privé. Plusieurs personnalités ont aussi pris sa défense. Parmi eux, le réalisateur gauchiste Michael Moore et, plus surprenant, le commentateur ultra conservateur Glenn Beck. Snowden dit avoir envoyé des demandes à vingt et un pays, dont la France. Le Venezuela s’est dit prêt à l’accueillir, comme l’Islande qui lui offre la nationalité . Le "fuiteur" pourrait terminer son rance en Équateur.

La Maison-Blanche et les responsables du renseignement tentent de rassurer le Congrès. Ils promettent que les programmes de surveillance respectent la Constitution et la loi, au moins pour les citoyens américains. L’opinion publique est divisée. Un sondage de Time Magazine montre que 54 % des sondés pensent que ces fuites sont une "bonne chose" ; 53 voudraient voir Snowden poursuivi en justice.

Frédéric Pons et Alexis Buisson (à New York)

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