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Comment Hollande a choisi Valls

Par Lénaïg Bredoux

Samedi 12 avril 2014 // La France

François Hollande nomme le favori des sondages mais aussi le plus droitier des ministres. La ligne politique du quinquennat est confirmée. Les ministres écologistes quittent le gouvernement. Le nouveau sera annoncé mercredi.

C’est une véritable OPA. Lundi 31 mars 2014, François Hollande a annoncé la nomination de Manuel Valls à Matignon, en remplacement de Jean-Marc Ayrault, carbonisé par la débâcle des municipales. Un choix à rebours du message envoyé par les électeurs de gauche qui ont massivement sanctionné la politique menée depuis bientôt deux ans. Mais la bulle sondagière et médiatique a fait de l’ex-ministre de l’intérieur le seul recours possible pour un président de la République pris au piège de ses propres errements.

« En votant ou en vous abstenant, vous avez exprimé votre mécontentement et votre déception. J’ai entendu votre message, il est clair », a dit d’emblée le président de la République. Parlant de « trop de lenteur », de « trop de chômage », de « trop d’impôts », de « pas assez de justice sociale » et même, diagnostic improbable, de « pas assez de simplification ». « Je n’oublie pas qui m’a fait confiance, qui m’a élu, ni pourquoi je suis dans cette responsabilité », a-t-il également promis, tout en estimant que Manuel Valls est le mieux à même d’y répondre.

« Il est temps aujourd’hui d’ouvrir une nouvelle étape. J’ai donc confié à Manuel Valls la mission de conduire le gouvernement de la France. Il en a les qualités. Ce sera un gouvernement resserré, cohérent et soudé. Un gouvernement de combat », a annoncé François Hollande, lors d’une allocution enregistrée à l’Élysée et diffusée à 20 heures.

Sur le fond, le président de la République a sans surprise confirmé l’orientation fondamentale de sa politique, celle d’une politique économique de l’offre incarnée par le pacte de responsabilité annoncé le 14 janvier dernier. « Ce sont les entreprises qui créent les emplois. (...) La première des injustices, c’est le chômage », a résumé Hollande en deux phrases que l’Élysée répète depuis des semaines comme le cœur de son analyse.

S’il n’a fait que mentionner rapidement la transition énergétique, le président a repris la proposition de Claude Bartolone d’assortir le pacte de responsabilité d’un « pacte de solidarité ». Sans beaucoup de détails quant à son contenu, hormis la promesse d’une baisse des impôts pour les ménages (comme sous Jospin !) et des cotisations payées par les salariés. Sur le front européen, Hollande a également fait le service minimum mais réutilisé une de ses expressions presque tombées en désuétude depuis dix mois, « réorienter l’Europe ». Résultat, les deux ministres écologistes Pascal Canfin et Cécile Duflot, qui ont plaidé en vain pour une réorientation de la politique menée et pour la nomination de Bertrand Delanoë à défaut d’une reconduction d’Ayrault, ont annoncé qu’ils ne participeraient pas à une nouvelle équipe dirigée par Valls (lire notre article).

Quelques minutes auparavant, Jean-Marc Ayrault disait au revoir à ses équipes à Matignon, en train de faire leurs cartons. L’ancien maire de Nantes, choisi par Hollande avant la présidentielle, paie évidemment la débâcle historique des socialistes aux municipales qui ont perdu plus de 150 villes de plus de 10 000 habitants, dont certains bastions historiques. Les élus du PS étaient furieux et réclamaient une tête. Certains députés, en plus de Pouria Amirshahi et Barbara Romagnan, menaçaient de ne pas voter le pacte de responsabilité de Hollande si c’était l’ancien maire de Nantes qui venait le leur présenter en réunion de groupe le 8 avril.

En coulisses, l’affrontement a été violent au sein du gouvernement et a maintenu le suspense de longues heures lundi. « Tout s’est accéléré en cinq heures. On a tous été pris de court et les socialistes ont l’air de l’avoir été plus encore », dit un dirigeant écologiste. Quand le premier ministre est reçu à l’Élysée lundi matin, rien ne filtre de leur échange. Selon un proche, Hollande n’a pas dit à Ayrault le sort qu’il lui réservait. « Il semblait encore hésitant », dit-il.

Mais depuis de longs mois, plusieurs ministres importants témoignaient de leur agacement vis-à-vis de Matignon et dénonçaient l’incapacité chronique de Jean-Marc Ayrault à animer politiquement le gouvernement. « Il faut quelqu’un qui tienne l’équipe gouvernementale. Aujourd’hui, les discussions sur les grandes orientations politiques se font à l’Élysée, autour du président de la République, de façon constructive. Ce sont des réunions où il y a un vrai débat politique. Avec Ayrault, on a des discussions d’arbitrage, mais seulement en face-à-face… Il a un problème de personnalité. L’ossature d’une politique gouvernementale, ce n’est pas l’addition de dialogues en tête-à-tête », expliquait récemment Marisol Touraine, ministre sortante.

Ces derniers jours, et même dans la journée de lundi, plusieurs membres du gouvernement ont également menacé de claquer la porte si Jean-Marc Ayrault était maintenu à son poste. C’est notamment le cas d’Arnaud Montebourg qui avait rédigé une lettre de démission, au cas où. Depuis l’épisode Florange, au cours duquel il avait déjà menacé de partir en claquant la porte, l’ancien candidat à la primaire ne masquait pas sa détestation de l’ex-maire de Nantes, jugé trop faible, voire carrément nul.
Parallèlement, celui qui vantait en 2011 les vertus de la démondialisation, s’est rapproché de Manuel Valls. Tout comme le patron de l’aile gauche du PS, Benoît Hamon – Mediapart le racontait mi-mars. Vincent Peillon se disait lui aussi bien plus vallso-compatible que disposé à travailler avec Ayrault.

Entre les cabinets de François Hollande à l’Élysée et de Jean-Marc Ayrault à Matignon, les relations s’étaient fortement tendues ces derniers mois. À la fois sur la forme et sur le fond. Plusieurs conseillers du président de la République plaidaient en privé pour un remplacement du premier ministre et pour une nomination de Manuel Valls. « Il est populaire, volontaire, il incarne une ligne attendue par les Français. Il est déterminé dans sa politique et dans sa méthode. Et il est complémentaire avec François Hollande », expliquait l’un d’eux il y a un mois.

Manuel Valls sur le perron de l'Elysée avec François Hollande
Manuel Valls sur le perron de l’Elysée avec François Hollande © Reuters

Un des hommes forts de l’Élysée, Aquilino Morelle, est également un « ami », selon ses mots, de Manuel Valls. C’est lui qui a œuvré au rapprochement avec Arnaud Montebourg. « Ils partagent un même républicanisme intransigeant, un même volontarisme économique et un même réalisme du point de vue de la construction européenne », expliquait début mars à Mediapart le conseiller politique de Hollande.

À l’inverse, les collaborateurs de Jean-Marc Ayrault à Matignon ne se privaient plus de commentaires acerbes à l’égard de l’Élysée. C’est presque toujours le cas sous la Ve République. Mais le niveau de tension était monté jusqu’au premier ministre. En privé, l’ancien maire de Nantes s’est plusieurs fois plaint du fonctionnement de l’Élysée, et donc de celui de Hollande.

Dimanche soir, en petit comité, Ayrault s’est même « lâché sur la gouvernance du président ». « Il nous a dit que c’était difficile de faire quoi que ce soit avec cette instabilité permanente. Depuis le début, il y a un problème de fonctionnement. Hollande gère, puis lâche, puis reprend », explique un proche. « L’immense majorité des couacs étaient des couacs politiques, défend une autre proche d’Ayrault. C’étaient des désaccords exprimés par des ministres sans qu’ils soient recadrés par le président… »

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