Royaume-Uni

Comment Cameron peut dynamiter L’Europe.

Mardi 5 février 2013 // L’Europe

L’Europe à la carte que souhaite le premier ministre britannique est une bombe à retardement. S’il n’est pas suivi, il menace de quitter l’Union européenne. Jusqu’où peut-il vraiment aller ?

C’est un double coup de poker historique que tente le premier ministre David Cameron, en évoquant un référendum avant 2017 sur l’appartenance ou non du Royaume-Uni à l’Union européenne. Cette consultation aura lieu si les réformes des traités européens qu’il réclame ne sont pas acceptées par ses partenaires et, surtout, s’il est réélu en 2015.

Cette annonce, contenue dans son discours du 23 janvier, prononcé au siège londonien du groupe d’informations financières Bloomberg, est une bombe pour l’avenir de l’Europe. Le sourire d’un Cameron apparemment plein de bonnes intentions - « Je ne suis pas isolationniste. Je ne veux pas juste un meilleur accord pour la Grande-Bretagne. Je veux un meilleur accord pour l’Europe aussi » — ne change rien. Il envisage clairement le détricotage en règle de l’Union : « Si nous quittons l’Union européenne, ce sera un aller simple, sans retour. »

Sa stratégie, risquée pour lui et son pays, se joue à deux niveaux. Sur le plan intérieur, Cameron veut se présenter en position de force aux prochaines élections législatives,prévues au plus tard au printemps 2015. C’est un peu loin, c’est vrai, et il y aura les européennes en 2014. Mais Cameron doit au préalable rallier son aile droite, très europhobe, qui ne cesse de le tenailler. Il cherche donc à la calmer avec cette idée de référendum pour ou contre l’Europe, comme un os à ronger.

L’autre objectif intérieur est de neutraliser la concurrence active de l’Ukip (Parti de l’indépendance du Royaume-Uni), un mouvement nationaliste encore plus europhobe, en progression lente dans les sondages. Avec 9 ou 10 % des voix aux élections, l’Ukip pourrait empêcher le Partie conservateur d’obtenir la majorité absolue. Ce n’est pas une menace, mais une gêne qu’il faut effacer.

Sur un plan plus européen, Cameron s’inscrit à son tour dans la logique de chantage suivie par presque tous ses prédécesseurs, dont Margaret Thatcher dans les années 1980. L’objectif des Britanniques a toujours été de tirer le maximum de profits de l’Union, avec la mise minimale. Le Royaume-Uni joue ce jeu depuis son adhésion, en 1973. Cette fois, Cameron s’abrite habilement derrière Winston Churchill, qui assurait qu’après avoir « gagné la paix », l’Europe devrait savoir « assurer la prospérité ».

Les réformes qu’il promeut concernent directement l’intérêt national britannique : « Quand nous aurons négocié un nouvel accord, nous offrirons aux Britanniques un référendum avec un choix très simple : rester au sein de l’Union sur cette nouvelle base ou en sortir complètement. Ce sera un référendum sur l’appartenance ou non à l’Union... Si nous ne répondons pas aux défis, le danger est que l’Europe échoue et que les Britanniques dérivent vers la sortie. »

À Londres, on parle de "Brixit", contraction de British exit, la sortie britannique de l’Union, « un moment de vérité », selon le Guardian (centre gauche). Beaucoup de sujets de Sa Majesté rêvent depuis longtemps de cette "sortie". Selon les sondages, ils seraient même majoritaires dans l’opinion (54 % contre 46 %), surtout à droite, où la plupart des dirigeants conservateurs se disent clairement eurosceptiques. C’est à leur intention que Cameron lance cette idée de référendum, pour ou contre le maintien du Royaume-Uni dans une Union européenne réformée, qu’il veut « plus flexible, plus adaptable, plus ouverte ».

Servi en ce moment par la crise de l’euro, Cameron se réjouit que son pays n’appartienne pas à la zone euro et se trouve ainsi protégé de toute autorité financière supranationale. Il reprend des thèmes développés naguère par Margaret Thatcher sur « le fossé grandissant entre l’Union et ses citoyens » ou le « désenchantement européen ».

Il veut des changements sur les dossiers de l’environnement, du social et de la justice. Les exemples cités font mouche . « On ne peut pas tout harmoniser. Il n’est ni bon ni nécessaire de déterminer à Bruxelles les heures de travail des docteurs en milieu hospitalier. » Tout est sur la table, dit-il, sans préciser davantage, restant habilement dans le flou pour éviter des refus trop secs. Mais ses thèmes sont connus - il réclame une meilleure compétitivité économique, une plus grande flexibilité dans les rapports entre États membres, le rapatriement de compétences de niveau national, la prééminence des Parlements nationaux sur Bruxelles et Strasbourg.

L’option Cameron du 23 janvier n’a pas vraiment affolé la Bourse de Londres, même si ce discours inquiète les milieux d’affaires britanniques. Ils mettent en garde contre « toute incertitude dommageable pour les entreprises », rappelant que l’Europe est le principal partenaire commercial du Royaume-Uni (50 % de ses exportations). La City s’interroge. Hors de l’Union, Londres peut perdre sa capacité d’influence et de décision sur la réglementation financière européenne, un enjeu vital pour l’économie britannique. « Le plus grand risque est d’assister au tarissement de l’investissement étranger, ce qui réduirait la capacité à exporter vers son premier marché, l’Europe occidentale », prévient Lain Begg, professeur à l’Institut européen de la London School of Economics.

L’opposition travailliste, sous la houlette de David Miliband, adresse les mêmes reproches à Cameron que la communauté financière, tout comme ses partenaires de coalition, les libéraux-démocrates du vice-premier ministre. Nick Clegg, les plus europhiles des Britanniques. Sur sa droite, les "séparatistes" de I’Ukip applaudissent, mais eux ont déjà un pied dans la porte de sortie. Ils réclament une rupture immédiate et sans concession avec Bruxelles, à l’unisson de la presse populaire. « C’est une stratégie à haut risque, qui va mettre à l’épreuve la volonté de Paris et Berlin d’accepter une révision des relations du Royaume-Uni avec l’Union », analyse le Financial Times.

La stratégie adoptée par David Cameron est aussi une bombe, car elle peut donner des idées ou des arguments à tous les eurosceptiques du Vieux Continent, aux pays tentés de renégocier les traités européens, ce qui entraînerait une avalanche de travaux, de débats, de négociations, de votes ou de référendums, un maelstrôm auquel il n’est pas sûr que la vieille Europe imaginée par Jean Monnet et Robert Schuman résiste bien longtemps. À l’imitation de Cameron, beaucoup pourraient à leur tour demander un meilleur "retour" de Bruxelles, en tentant de reprendre des parcelles de souveraineté politique ou financière abandonnées au fil des décennies.

Les dirigeants européens se montrent pour l’instant prudents. À Berlin, Angela Merkel se dit « prête à discuter des souhaits britanniques », tout en espérant « un compromis équilibré ». François Hollande désire le maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union, mais il insiste sur les « obligations » et la « solidarité » : « L’Europe doit se prendre telle qu’elle est. » Martin Schulz, le président du Parlement européen, se montre conciliant : « Nous avons besoin d’un Royaume-Uni membre à part entière, qui ne reste pas ancré dans le port de Douvres. »

Herman Van Rompuy, le président du Conseil européen, a parlé fermement dans le Guardian : « Si chaque État membre avait la possibilité de trier dans les politiques actuelles pour prendre celles qu’il préfère et rejeter celles qu’il aime le moins, l’Union en général et le marché unique en particulier se déliteraient rapidement. » Jacques Delors lui-même est sorti de sa réserve. L’ancien président de la Commission européenne s’est un peu plus lâché que d’habitude dans le quotidien économique allemand Handelsblatt : « Les Britanniques s’intéressent seulement à leurs intérêts économiques, à rien de plus. »

David Cameron s’attendait à ces tirs de contrebatterie. Il répond qu’il ne sert à rien « de se mettre la tête dans le sable et d’attendre que le problème disparaisse ». Pour lui, l’Union n’est pas une fin mais un moyen, pour « parvenir à plus de prospérité et plus de démocratie ». Il pense cela possible en récupérant des pouvoirs aux dépens de l’Union. Il sait qu’il joue son va-tout, devant ses électeurs et ses partenaires : « Je ne me reposerai pas tant que ce débat ne sera pas gagné. »

Répondre à cet article