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Comment Assange a éclipsé Wikileaks

PAR THOMAS CANTALOUBE

Mercredi 19 septembre 2012 // Le Monde

Certains ont claqué la porte avec fracas il y a deux ans, d’autres se sont éloignés discrètement ces derniers mois, et beaucoup rongent leur frein dans l’ombre, dans l’attente de voir la machine redémarrer. La « galaxie Wikileaks », c’est-à-dire l’assemblage disparate d’informaticiens, de juristes, de journalistes et d’activistes qui, à un moment ou à un autre, couvrant plusieurs continents, a donné un coup de main à Julian Assange, a été durement secouée depuis 2010 et la publication des câbles diplomatiques américains. D’anciens alliés s’en sont allés, des nouveaux venus ont été dégoûtés, pendant que de récents fidèles, plus politisés, ont rejoint la cohorte de volontaires de l’organisation dont le but reste de publier des documents secrets permettant de mieux informer le public sur des enjeux locaux ou mondiaux.

Comme la Terre orbitant autour du Soleil, Wikileaks a toujours tourné autour de la personne de Julian Assange, son fondateur, mais aussi, comme il l’a un jour défini lui-même dans un message privé révélé par le magazine Wired, « son cœur et son âme, son philosophe, son porte-parole, son codeur originel, son financier, et tout le reste  ». Égocentrique et charismatique sont les deux qualificatifs qui reviennent le plus souvent dans la bouche de ceux qui l’on rencontré. Mais, à un moment donné, Wikileaks est presque devenu davantage qu’une organisation représentée par un seul homme : un réseau de centaines de personnes travaillant à la fois séparément et collectivement, partageant leurs multiples compétences, souvent en secret, dans le but de faire du site internet une machine à informer des plus puissantes. L’aventure collective a failli dépasser le combat d’un individu. Malheureusement tout est dans le verbe : failli.

Julian Assange

Lorsqu’il est apparu, dimanche 19 août, au balcon de l’ambassade d’Équateur en Grande-Bretagne, où il est réfugié depuis presque trois mois, Julian Assange a posé les termes de l’équation telle qu’il la définit : son combat personnel (afin d’éviter une extradition vers la Suède pour être entendu dans une affaire d’abus sexuel, tous les détails sont ici, sur Mediapart) est mis sur le même plan que la bataille pour la transparence menée par Wikileaks, qui est l’équivalent de la lutte pour la liberté d’expression des Pussy Riot ou d’un militant des droits de l’homme emprisonné à Bahreïn.

D’après les contacts que nous avons pu avoir avec des membres de la « galaxie Wikileaks », et d’après les réactions publiques d’autres membres, la plupart d’entre eux estiment, pour le moins, que l’attitude de la justice suédoise est exagérée et incohérente, et, pour le pire, que les États-Unis ont l’intention de mettre le grappin sur Assange coûte que coûte afin de le faire taire définitivement. Néanmoins, la confusion qu’entretient Assange entre son cas personnel et la mission de Wikileaks ne passe pas toujours bien, si l’on en juge la série de tweets émis par David House, un informaticien américain autrefois proche d’Assange et de Bradley Manning, le soldat américain soupçonné d’avoir transmis les câbles diplomatiques à Wikileaks.

Le 31 juillet, House écrit sur son compte Twitter (@VoxVictoria) : « Aussi longtemps que Wikileaks est contrôlé par Assange, les limites de son leadership continueront de faire courir des risques aux supporters de Wikileaks. » Puis : « Tant que Wikileaks restera l’icône du mouvement Open Governement (NDLR : pour la transparence gouvernementale), les bouffonneries d’Assange déteindront négativement sur nous tous. » Le 4 août, il twitte de nouveau : « Je soutiens les efforts d’une défense unie pour tous ceux impliqués dans Wikileaks. J’encourage Assange à ouvrir le compte pour sa défense (NDLR : l’argent recueilli pour payer ses frais de justice) à tous ceux mis en examen. » Le 7 août, il poursuit : « L’évolution d’un culte verrouillé vers un mouvement ouvert s’accompagne toujours d’une certaine douleur. » Et : « Mes seules critiques à l’égard de Julian Assange sont professionnelles. C’est un type sympa qui n’est pas en mesure de diriger les choses en ce moment. Dure vérité. »

Beaucoup de proches ou d’anciens proches de Wikileaks et de Julian Assange ont refusé de me parler ou même de me répondre pour cette enquête – pas intéressés ou ne voulant pas remuer le couteau dans la plaie, m’ont dit certains. Ceux qui l’ont fait n’ont accepté qu’avec une garantie absolue d’anonymat, ne voulant pas subir les foudres d’Assange et de ses soutiens, ou apparaître comme mettant Assange en difficulté.

En 2010, en solidarité avec Wikileaks et pour contourner les attaques dont l’organisation était victime, Mediapart a hébergé un site miroir contenant les câbles diplomatiques américains révélés par l’organisation. Peu après, inspiré par l’exemple de Wikileaks, Mediapart a lancé Frenchleaks, son propre site de soumission et de publication de documents confidentiels.

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