Colonisation : Un projet dérivé.

Mercredi 21 mars 2012 // L’Histoire

Drapeau de FranceHistorien, auteur de nombreux ouvrages, invité à plusieurs reprises à s’exprimer dans nos colonnes, Jean-Pierre Rioux a voulu sortir du champ polémique la question coloniale qui hante nos mémoires et qui marque le présent puisque de nombreux immigrés ou anciens immigrés viennent de l’ancien empire français. Sur la politique coloniale, le colonialisme, la décolonisation, la tragédie algérienne, voici une mise au point équilibrée qui sera source de débats apaisés.

Pourquoi avez-vous décidé de reprendre la question coloniale ?

Jean-Pierre Rioux : Ma génération a été profondément marquée par la guerre d’Algérie et la question coloniale n’a cessé de nous hanter. J’ai voulu poser un regard hexagonal sur cette aventure coloniale et post coloniale en publiant des textes variés : il y a des analyses générales, des portraits, une petite étude sur la chanson colonialiste... Ma génération d’historiens a longtemps vécu avec le livre que Raoul Girardet avait publié en 1972 sur L’idée coloniale. Mais aujourd’hui de nombreux travaux mettent en cause non pas l’idée coloniale mais l’État colonial et même la République coloniale. Ma réflexion se situe dans l’entre-deux. I1 est temps d’examiner sans fard ni déni ce que fut la France coloniale en intentions et en actes.

Vous prenez comme point de départ le contexte actuel...

Jean-Pierre Rioux : Cette histoire de la France coloniale est loin d’être close. Les groupes de pression mémoriels s’activent pour en tirer les leçons - à condition que ces leçons corroborent leur vision singulière du passé. Les politiques s’en sont mêlés : vous vous souvenez que l’article 4 de la loi du 23 février 2005, invalidé par le Conseil Constitutionnel, demandait que soit présentés les aspects positifs de la colonisation. Dès lors se posent de graves questions. Comment empêcher cette guerre des mémoires ? Comment empêcher que les mémoires des victimes imposent à la collectivité leur vision partielle et partiale du passé ? Comment surtout inscrire le plus utilement possible dans les débats d’aujourd’hui les questions et les conflits dont sont porteurs les mémoires des victimes ? Ruse de l’histoire : les descendants de colonisés sont aujourd’hui dans le métro. Ce qui redouble en intensité la question de l’immigration, de la distinction entre nationalité et citoyenneté, de l’avenir de l’Outre-mer français. La question coloniale entre dans la question beaucoup plus vaste du rapport au passé. Au fond, il faudrait que la France puisse comprendre pourquoi l’Algérie - seule terre colonisée organisée dans un cadre départemental - a connu une très grande violence. La question est de savoir comment on arrive ou non, à mêler deux histoires, deux espaces, deux sociétés hétérogènes tout en maintenant la domination de l’une par l’autre. Cette tentative aventureuse conduisait à une impasse, à une guerre sans fin dès lors que les Français d’Algérie considéraient qu’ils avaient fait l’Algérie, alors que les Algériens soutenaient que les Français avaient défait l’Algérie. Cela explique pourquoi la notion d’amitié franco-algérienne n’a jamais pu faire l’objet d’un traité malgré toutes les tentatives faites en ce sens.

Qui a voulu coloniser ?

Jean-Pierre Rioux : Première remarque : la colonisation en France n’a pas eu beaucoup d’adversaires. L’anticolonialisme a toujours été ténu et sans influence durable sur l’opinion. Jamais il n’a été fait de distinction entre la colonie de peuplement et la colonie de domination - au service de la puissance. L’opinion française s’est toujours cantonnée dans une serai-indifférence ponctuée d’enthousiasmes éphémères. Le ministère des Colonies n’a jamais été un grand ministère... La politique coloniale est restée un mélange de coups de tête et de coups fourrés, de pressions et d’immobilisme, une affaire de réseaux et de groupes de pression - le parti colonial ayant été très influent sous la III° République.

Deuxième remarque : l’entreprise coloniale n’a jamais été rentable sur le plan économique, notamment à l’âge de l’impérialisme ! Il y a un fort contraste entre le dynamisme de la métropole et le déclin des affaires coloniales. En 1914, l’Empire colonial français représente 9 % des investissements à l’extérieur, contre 25 % en Russie.

Troisième remarque : la France subit une décolonisation sanglante avec une défaite militaire qui s’appelle Dien Bien Phu.

Parlons des colonisés...

Par Jean-Pierre Rioux : Pour Franz Fanon, pour Albert Memmi, l’histoire des colonisés n’aurait été qu’une damnation ou une sortie de l’histoire. Ce que les historiens disent, c’est que ce fut toujours plein d’une violence originelle puis dérivée, propre à la situation coloniale. Ce qui fait que, au fil des décennies, la France colonisatrice à la Jules Ferry est devenue une France colonialiste. Par exemple, à la fin de la guerre d’Algérie, deux millions d’Algériens sur neuf étaient placés dans des processus d’internement. Jamais l’Angleterre n’a connu ça ! Le rythme et la violence de la décolonisation lui ont été imposés de bout en bout après 1945. Les suites humaines de cette victoire des colonisés ont été si fortes mais si mal admises en France que nous ne leur avons pas donné la place qu’elles méritaient dans notre Nation. Du coup, nous avons maintenu le mutisme sur les rapatriés, sur les harkis, sur les immigrés venus de notre ancien empire. Mais les fils des harkis militent comme leurs parents l’avaient fait et certains immigrés d’Afrique du Nord continuent de penser que la France est toujours une république coloniale dont ils seraient les indigènes. Cela tient au fait que nous ne maîtrisons pas la métropolisation du fait colonial aujourd’hui - puisque c’est à domicile que les questions se posent.

Qui a colonisé ?

Jean-Pierre Rioux : Il y eut d’abord les militaires, les négociants et bien entendu les missionnaires qui ont permis la formation des premières élites colonisées. Puis les administrateurs, les médecins, les ingénieurs, les banquiers, quelques maîtres d’école.
Cela dit, les rapports de force ont été fluctuants - il y avait des colonisés faussement soumis et des colonisateurs roulés, il y avait des métissages et des acculturations en tous genres. Il y a toujours eu un jeu subtil entre l’impossible assimilation républicaine et une sorte de communautarisme toléré sur lequel les historiens travaillent beaucoup aujourd’hui. L’islam a joué un rôle beaucoup plus important qu’on ne le croit dans ce jeu. Mais ce n’était pas l’islamisme politique tel que nous le connaissons aujourd’hui. Surtout, il faut bien voir que le sens profond du combat du FLN n’était pas religieux : il s’agissait de construire une nation algérienne. Tous les mouvements d’indépendance ont pour objectif la construction d’un État national en référence à l’histoire précoloniale. C’est vrai au Maroc où il y a un sultan, en Tunisie qui est un protectorat. C’est plus difficile de construire une nation sur trois départements français.

Somme toute, il y a bien une France colonialiste mais peut-on parler d’un impérialisme français ?

Jean-Pierre Rioux : La France a participé avec les autres puissances occidentales à la politique de partage de la terre. Mais elle n’a pas eu de politique coloniale, de pensée coloniale ou impérialiste continue et cohérence. C’est une particularité française qui s’explique par la démographie de notre pays, trop faible pour qu’il y ait des colonisations de peuplement. I1 y a aussi des raisons économiques : la vocation et l’activité marchandes de la France n’ont jamais été à la hauteur des ambitions de l’Espagne ou de l’Angleterre. Dans son développement historique, la France est restée très orientée vers le continent européen : il n’y a pas eu de véritable balancement entre la vocation maritime et la vocation continentale. Il y a enfin des raisons politiques : l’Ancien régime, la Révolution, les deux Empires, la III° République ont toujours considéré que la vocation naturelle de la France était de défendre le pré carré. Il s’agissait d’assurer la puissance et le rayonnement en Europe d’abord puis de porter le plus loin possible l’idée universelle des droits de l’homme. Autrement dit, l’idée coloniale a été tenue comme une dérivation de la vocation nationale. Les Français ont toujours eu une vision de « leurs » colonies étroitement rapportée aux enjeux franco-français et franco-européens.

C’est bien cette conception nationale que le général de Gaulle exprime en avril 1961 à la veille du putsch des généraux : « Notre grande ambition nationale est devenue notre propre progrès, source réelle de la puissance et de l’influence. La décolonisation est notre intérêt et par conséquent notre politique. » Telle est le raisonnement qui conduit le général de Gaulle à mettre fin à la guerre d’Algérie en accord avec la grande majorité des Français qui refusaient de vivre un violent conflit interne et qui voulaient profiter du bien être assuré par la croissance économique.

La colonisation avait toujours été sur trois registres mal démêlés : le registre économique ; la politique coloniale étant conçue comme la fille de la politique industrielle ce fut un échec ; le registre humanitaire-civilisateur au temps de Ferry et jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie : on apprenait aux enfants des écoles que « les races supérieures ont le droit et le devoir de civiliser les races inférieures » ,- le registre national : pour une grande nation, révolutionnaire de surcroît, ne pas rayonner c’est abdiquer. Il faut qu’elle rayonne selon ses principes. C’est le grand débat entre Ferry et Clemenceau à la Chambre en 1885. Ferry développe ces trois arguments et Clemenceau lui rétorque qu’il ne faut pas recouvrir la violence du manteau hypocrite de la civilisation.

Mais l’Outre-mer n’a pas marqué de façon décisive le cours de l’histoire de France et n’a infléchi le régime républicain que pendant la guerre d’Algérie, en 1958 et en 1962. L’idée coloniale a débouché sur l’aveuglement : nous avons introduit aux quatre coins du monde une contradiction entre nationalité et citoyenneté ; entre colonisation et émancipation ; entre mondialisation et nation. C’est pour toutes ces raisons que la France coloniale a un écho aujourd’hui beaucoup plus large que les débats mémoriels.

Propos recueillis aux Mercredis de la NAR
Jean-Pierre Rioux - « La France coloniale sans fard ni déni », éd. André Versaille, 2011, prix franco : 20€

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