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L’ULTIME LEÇON DE JOSEPH RATZINGER

Lundi 1er avril 2013 // La Religion

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264e successeur de Pierre, Benoît XVI fut le pape du retour aux fondements de la foi, ce qu’il exprimait par une orthodoxie douce, rayonnante et pugnace. Sa vie en témoigne intransigeant sur le dogme, il fut toujours ouvert au dialogue.

Intellectuel timide, Joseph Ratzinger n’a accepté sa charge de vicaire du Christ qu’à contrecœur. « Durant le conclave, j’ai demandé à Dieu de m’éviter la guillotine de mon élection, mais il ne m’a pas écouté », disait-il de cette voix douce qui le caractérise, quelques jours après le vote du Sacré Collège qui l’avait élu pape à 78 ans, le 19 avril 2005. Il n’en fallait pas plus aux commentateurs pour aussitôt le qualifier de « pape de transition ». En réalité, les cardinaux avaient naturellement choisi le plus brillant d’entre eux et celui qui connaissait les problèmes de l’Église mieux que personne, pour avoir été le plus proche collaborateur de Jean-Paul II.

En butte à l’hostilité du monde médiatique tout au long de ses huit années de pontificat, Benoît XVI fut en effet un « reconstructeur ». Contre l’idée d’une dissolution de l’Église dans le paysage ambiant, il dénonça la « dictature du relativisme ». Contre la réécriture de la doctrine au gré de l’air du temps, il opposa la tradition dans la continuité. Contre les dérives liturgiques, il rappela le sens du sacré. C’est que ce pape, théologien de haut vol, était l’homme d’une époque : celle du concile Vatican II et de ses suites, qu’il a voulu accompagner.

Joseph Aloïs Ratzinger est né le i6 avril 1927 à Marktl, dans l’État libre de Bavière, en Allemagne, dans une famille francophile, prémunie de la propagande nazie par sa foi catholique. Entré au petit séminaire en 1939, il est enrôlé pendant la guerre dans la défense aérienne. Affecté à la Wehrmacht en 1944, il déserte quelques jours avant la reddition allemande mais est fait prisonnier par les Américains. Après six semaines d’internement, il est libéré. Poursuivant des études de philosophie et de théologie à l’université de Munich, puis à l’école supérieure de Freising, il est de ceux qui lisent tout : Heidegger, Jaspers, Nietzsche, Bergson, Bernanos, Mauriac et surtout saint Augustin dont la pensée le frappe « par la puissance de toute sa passion et de sa profondeur humaine » (Benoît XVI, le choix de la vérité, de George Weigel).

JEUNE EXPERT À VATICAN II

Sa vaste culture, sa facilité pour la synthèse et son art du débat lui font endosser naturellement les habits de professeur. Commence alors, en même temps que son ministère de prêtre - il est ordonné, comme son frère Georg, en 1951 -, vingt ans d’enseignement de théologie dogmatique et fondamentale à Freising ; Bonn, Münster, Tübingen et Ratisbonne. Ce polyglotte aime disserter mais aussi débattre : ses échanges publics avec des théologiens ou des philosophes comme Jürgen Habermas attireront plus tard les foules.

Lorsque s’ouvre le concile Vatican II, le cardinal Frings, archevêque de Cologne, emmène avec lui à Rome le jeune expert qui se lie avec l’archevêque de Cracovie, Karol Wojtyla. Il participe aux débats, prône la décentralisation du gouvernement de l’Église ou une réforme du Saint-Office, nom donné autrefois à la Congrégation pour la doctrine de la foi. Le voilà catalogué « libéral », héraut d’une Église « Peuple de Dieu » promue par Vatican II. Mais cette réputation va faire long feu. Les ébranlements qui secouent l’Église aux lendemains du Concile, les désordres générés dans la société par mai 68, suscitent chez lui une prise de conscience radicale.

 Remisant sa cravate et remettant son col romain, Ratzinger approfondit la pensée du Concile en la rattachant à la tradition de l’Église. Membre fondateur de Concilium, une revue de théologie progressiste, il rejoint Communio, la publication rivale d’Hans Urs von Balthasar et Henri de Lubac. Ce combat, celui des idées, sera désormais le sien. Quand Paul VI le nomme, en 1977, archevêque de Munich et lui confère la dignité de cardinal, Mgr Ratzinger choisit comme devise épiscopale une citation de la troisième Épitre de saint Jean : cooperatores véritatis (Collaborateurs de la Vérité).

Quatre ans plus tard, Jean-Paul II l’appelle à Rome afin de lui confier la fonction de préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi. À la tête d’un des plus importants dicastères de la Curie, le cardinal Ratzinger devient, pendant plus de vingt ans, l’inséparable soutien du pape polonais pour les questions de doctrine. Celui qui fut un jeune théologien avide de renouvellement tant dans l’explication de la foi que dans le gouvernement de l’Église, est désormais le gardien du dogme ! Partageant une semblable exigence spirituelle, les deux hommes oeuvrent de concert, dans des styles différents mais complémentaires. À l’un les voyages, la parole prophétique, le charisme de tribun ; à l’autre la discrète réserve, l’exigence intellectuelle et les préoccupations théologiques.

UN COMBAT POUR LA VÉRITÉ

C’est durant ce long ministère à la Curie que la pensée du futur Benoît XVI trouve ses marques définitives. En veillant aux rectifications nécessaires que l’après concile exigeait, il consacre l’essentiel de son temps à rappeler les éléments doctrinaux de la foi. Du coeur même de l’Église, il oriente la réflexion bioéthique romaine par un texte, Donum vitae (1987), qui précise les réserves de l’Église catholique sur les nouvelles techniques de procréation médicalement assistée. En 1992, c’est lui qui anime le groupe d’experts chargé de rédiger le nouveau catéchisme romain. Certaines encycliques de Jean-Paul II portent sa marque, notamment Evangelium vitae (1995) ou Fides et ratio (1998), de même que la déclaration Dominus Iesu (a000) qui clarifie la position de l’Église sur le dialogue oecuménique.

Son combat pour la Vérité, il le livra toujours avec modestie mais fermeté, notamment contre les innovations liturgiques et l’appauvrissement de la transmission de la foi. « L’herméneutique de la continuité », enseignait-il, doit prévaloir sur celle de la rupture ou de la confusion. Cela lui vaudra, en 1983, un bras de fer avec l’épiscopat français dont il blâme les expériences catéchétiques. Mais la caricature de « panzer cardinal » ne correspond à rien. Homme doux et affable, Joseph Ratzinger vit la crise de l’Église - crise des vocations, crise de la pratique religieuse - à la fois comme une épreuve et comme un mystère. C’est ainsi qu’il faut comprendre son effort permanent pour illustrer la nécessaire alliance entre la foi et la raison.

Élu Pape, dans la suite de son prédécesseur qui fut aussi son ami, il se donne pour mission de ramener l’Église à sa spécificité et à sa raison d’être. Son souci de l’unité des chrétiens le pousse au dialogue avec les orthodoxes ou avec les anglicans. Si les échanges avec les protestants sont plus difficiles, ce même souci lui fait tendre la main à la Fraternité Saint-Pie X, sans que son geste de générosité n’ait le retour qu’il mérite.

Subissant les polémiques alimentées par les médias le préservatif en Afrique, le discours de Ratisbonne, touché par les scandales qui éclaboussent l’Église pédophilie, Vatileaks, ne se sentant plus en état de santé suffisant pour exercer le gouvernement de l’Église, Benoît XVI s’est retiré dans un monastère dans l’enceinte du Vatican, où il veut prier et méditer. Il laisse une Église plus sûre d’elle-même et mieux articulée entre sa Tradition et sa volonté de parler au monde moderne. Tel restera pour l’histoire Joseph Ratzinger, pape Benoît XVI.

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