Climatologie - Où est l’imposture ?

Mardi 13 avril 2010, par François VILLEMONTEIX // Divers

Le débat sur le réchauffement climatique est d’une importance capitale. Alors que les esprits sont troublés par une erreur survenue dans les publications du Groupe Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat, Claude Allègre ajoute à la confusion en publiant un texte bâclé. Après avoir dénoncé cette opération médiatique, François Villemonteix fait sur point sur l’état de la recherche climatologique.

L’échec de Copenhague, qui s’ajoute à la découverte d’une erreur malheureuse dans le volumineux document du GIEC, à celle de pratiques personnelles douteuses de son président et... à un hiver rigoureux, a semé le doute sur la rigueur de ce groupe dans la communauté non-scientifique. Elle se demande alors avec raison s’il est bien utile de consentir tant d’efforts pour sauver la planète sur la foi d’une expertise bidon. Le débat semble sérieux, et touche la vie de nos sociétés. C’est donc aussi un débat politique et le citoyen se doit d’aller y jeter un coup d’oeil. Et pour cela quoi de plus logique que de faire cette visite, en suivant le critique le plus médiatique du moment, M. le professeur Claude Allègre, qui détaille sa position dans son dernier livre, « L’imposture climatique ».

Malheureusement c’est pratiquement impossible. Ce document est visiblement bâclé, rédigé à la hâte pour profiter de l’effet Copenhague, mal écrit et pas relu (qui peut comprendre : « ... leur compréhension quantitative est encore incertaine, et leur géographie encore moins ». D’approche rébarbative pour le non spécialiste, il est rendu encore plus difficile à lire du fait d’un plan fouillis et d’un style désolant. Mais surtout, il présente une collection d’erreurs inacceptables de la part d’un chercheur. Certaines prêtent à sourire, comme celle qui cite un article d’une certaine Georgia Tech, alors qu’il s’agissait du diminutif du Georgia Institute of Technology.

Notons en passant qu’une bévue similaire a valu récemment à Bernard Henri Lévy une volée de bois vert justifiée. Mais d’autres sont carrément condamnables du point de vue de la rigueur scientifique. Ceux qui veulent entrer dans le détail, assez rébarbatif, de ces erreurs ou mensonges, en trouveront une liste exhaustive un peu partout sur la toile (voir le cent fautes de Claude Allègre dans Le Monde du 27 février ou leblog scientifique de Libération). Le moins que l’on puisse dire est que la communauté scientifique quasi unanime est consternée par certaines des âneries énoncées par Claude Allègre, pourtant considéré jusque là, en dehors de ses aventures politiques, comme un scientifique sérieux.

Comment un chercheur de son niveau, peut-il sans honte déclarer par exemple que, du fait des variations de température entre jour et nuit, été et hiver, tropique et pôles, « définir une température annuelle moyenne à 0,1° (...) à l’échelle du globe, ça paraît impossible », alors que les méthodes statistiques de correction des variations saisonnières font partie du B-A BA de l’analyse des séries chronologiques ? Comment peut-il sérieusement prendre prétexte d’un hiver rigoureux pour conclure que le climat ne se réchauffe pas ? Comment penser que les milliers de chercheurs impliqués dans les travaux du GIEC n’aient pas exploré le champ des hypothèses ou qu’ils aient pu les sélectionner, voire les falsifier sciemment, en fonction d’un intérêt commun complètement invraisemblable ?

La remise en question d’une hypothèse scientifique, et plus encore celle d’une expertise collégiale, fait partie du travail normal des chercheurs : Ils soumettent en permanence leurs résultats à l’évaluation des pairs (n’en déplaise à M. Sarkozy, la recherche est probablement la profession plus évaluée au monde). L’apparition de critiques ou nouvelles hypothèses contradictoires est donc en général bien accueillie, voire attendue avec impatience. Apprendre ce que pourraient apporter à la compréhension du réchauffement climatique, des informations nouvelles sur l’activité solaire ou cosmique, pouvait donc être du plus grand intérêt. Malheureusement arguments de M. Allègre sont tellement biaisés qu’ils aboutissent au résultat opposé, invalidant par des démonstrations parfois carrément mensongères ces hypothèses alternatives intéressantes, et en semant le trouble chez les lecteurs non spécialistes.

Bien sûr tout n’est pas à jeter dans ce livre et l’on trouve quelques remarques de bon sens, en particulier, l’analyse intéressante des groupes de pression écologistes qui rejoint la nôtre dans plusieurs domaines, comme la diabolisation du nucléaire des OGM. On ne peut qu’approuver une position qui ne considère pas seulement le climat mais les autres composantes liées de l’écosystème, comme l’acidification des océans. M. Allègre le réclame, et il a raison : on doit rester à l’écoute des idées nouvelles et des analyses originales, les confronter aux résultats engrangés, afin à terme de les inclure ou de les rejeter. Mais il faut aussi que ces idées minoritaires respectent les règles de la science, et pas celles des medias. Tout le monde n’est pas Galilée, même si ce n’est pas l’envie qui manque à Claude Allègre (qui s’en défend du bout des lèvres).

Tout ceçi baigne enfin dans une idée fixe, qui est d’avoir raison seul contre tous. J’insiste sur ce point, car nous royalistes sommes bien placés pour savoir que ce n’est pas nécessairement le nombre qui fait la vérité, nous sommes même tentés de trouver plutôt sympathiques ceux qui ont une opinion différente de la majorité. Alors posons-nous la question : Est-il vrai, comme le dit Claude Allègre, que « la science n’est pas une démocratie, pas une question de majorité » ? Et que, par conséquent, le fonctionnement consensuel du GIEC n’est pas scientifique ?

Dans le domaine des sciences, il faut de ce point de vue séparer très nettement la recherche de l’expertise collégiale. La science n’est pas démocratique, c’est tout à fait vrai, et les exemples sont légions. La recherche consiste à s’intéresser à une question précise, à tenter de la résoudre et de faire avancer la connaissance sur ce point. Aucun besoin de consensus pour aboutir à une équation, que l’opinion d’une majorité ne rendra ni plus juste ni plus fausse. Ce n’est pas le cas des expertises, qui consistent à rassembler tous les éléments que l’on peut trouver pour répondre à une question sociétale, à les analyser et à en faire une synthèse. La somme de ces éléments est souvent difficile à mettre en forme, et des résultats contradictoires peuvent apparaître sur les rôles respectifs de chaque variable. L’expert doit donc s’appuyer sur un consensus, à la fois pour s’assurer qu’il a bien compris les travaux des scientifiques qu’il cite, et pour aboutir à une synthèse (un modèle) acceptable de ces incertitudes.

Le GIEC a pour mission de dépasser les conclusions probabilistes du chercheur et de répondre par oui ou par non à deux questions des gouvernements : le climat se réchauffe-t-il ? L’activité humaine est-elle une des composantes significatives des causes de réchauffement ? Or synthétiser l’effet de facteurs aussi différents que, pour suivre Claude Allègre, l’accumulation du CO2 atmosphérique et la variabilité du rayonnement solaire, cela exige d’y attacher des pondérations interdisciplinaires qui ne vont pas de soi. L’accord de la communauté scientifique tout entière est alors indispensable. Enfin cette consultation générale permet aussi aux minorités scientifiques (du fait de leurs origines géographiques, politiques, économiques, etc.) de s’exprimer. La démocratie est une composante essentielle de l’expertise collégiale, n’en déplaise à M. Allègre.

Alors, réchauffement ou pas réchauffement ? Nous avons vu qu’il y a deux questions différentes posées au GIEC : y a-t-il réchauffement de la planète ? L’homme en est-il responsable ? À la première, la réponse unanime est oui. La dispute actuelle se concentre sur le poids respectif des différentes causes de réchauffement. Question subsidiaire : et l’hiver froid ? Cela n’est pas contradictoire, les disparités dans le fonctionnement climatique de la planète sont courantes et s’il a fait anormalement froid en France, il a fait anormalement chaud à Vancouver. Nous l’avons souvent dit : le réchauffement global est d’abord perceptible par un fonctionnement de plus en plus cataclysmique du climat. Un réchauffement annuel moyen d’un ou deux degrés ne peut être sensible pour un individu, qui voit la température chez lui varier de plus de 30 degrés entre été et hiver. Mais quoi qu’il en soit, l’ensemble de la communauté scientifique, tant pro qu’anti-GIEC, admet que nous subissons une phase de réchauffement climatique.

La question de la responsabilité de l’homme est celle qui fait vraiment débat. Sans entrer dans une querelle d’experts, l’observation majeure qui a emporté (presque) tous les doutes, est celle de la vitesse du changement climatique. Nous nous trouvons ici devant un phénomène jamais apparu dans l’histoire du climat, sauf lors de cataclysmes. La terre a pu devenir plus chaude que maintenant ; jamais aussi rapidement. Cette vitesse est étroitement corrélée au développement industriel, seule composante, parmi toutes les variables prises en compte, qui présente une vitesse d’évolution similaire. Oui, il y a d’autres causes possibles au changement climatique, mais la responsabilité de l’homme y est démontrée de façon indubitable.

Reste alors une troisième question : peut-on corriger cette évolution ? Là, la réponse est encore en débat, et semble bien plus difficile à donner. Ce qui est sûr, et même M. Allègre le dit, c’est que le passage d’un niveau d’équilibre à l’autre est en large part dominée par un fonctionnement chaotique (au sens scientifique du mot). Quand l’écosystème planétaire saute d’un état à l’autre, rien ne peut l’en empêcher. La question n’est pas de stopper le réchauffement ; Elle est d’éviter que les conditions imposées par l’activité humaine soient si extrêmes qu’elles poussent le système à sauter trop loin. À la question posée au début de cet article, on peut alors répondre : Oui, il est indispensable de déployer tous nos efforts pour réduire l’impact de l’activité humaine sur l’environnement.

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