Climat : réponse de François Villemonteix à Guy Delranc.

Mercredi 13 mai 2015 // Divers

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Commençons par le commencement. Il y a quelques décennies, des chercheurs spécialistes du climat se sont inquiétés de son évolution au vu de leurs données et de leurs modèles. Avaient-ils tort ou raison, là n’est pas (encore) la question. Toujours est-il qu’ils ont fait leur devoir : ils ont alerté la société civile. A partir de là les gouvernements, qui ont la charge de prévoir et de planifier l’activité de leurs pays pour maintenir le bien-être des populations dont ils ont la charge, ont posé des questions de société civile : êtes-vous sûrs d’avoir raison ? Si oui, y-a-t-il quelque chose à faire ? Et dans ce cas, que proposez-vous ?

Ces questions ne sont pas scientifiques, mais comme elles mènent à des décisions politiques à prendre, elles ne peuvent accepter des réponses « statistiques », qui sont pourtant les seules qu’un chercheur peut donner. Il a bien fallu que la communauté scientifique s’organise pour donner ces réponses de façon à la fois utilisable par la société civile et compatible avec la méthodologie scientifique. D’où la création d’une expertise, qui est, Guy Delranc le dit très bien, une « structure hybride de politique et de science ». Le rôle d’un expert n’est pas celui d’un chercheur : pour répondre à une question politique, il doit rassembler l’ensemble des informations scientifiques à sa disposition sur un phénomène donné et en faire la synthèse pour analyser l’évolution de ce phénomène, ce qui passe généralement par un modèle. Y a-t-il d’autres méthodes pour traduire dans l’action politique une analyse scientifique ? Pas que je sache. Le « principe de précaution » en est peut-être la seule alternative : quand on ne dispose d’aucun élément de choix, on considère la pire des options. C’est justement pour éviter d’en arriver là que s’est constitué le GIEC.

Ceci dit, on peut tout à fait critiquer ses résultats, et ne pas être d’accord avec eux : du fait justement de cette structure hybride, l’expertise est forcément démocratique. On a besoin d’un consensus sur des points controversés ou, à défaut, d’une majorité, ce qui se traduit généralement par l’existence d’une minorité d’opposition. Par conséquent un résultat d’expertise présentera toujours une part de subjectivité. Enfin il est certain que le GIEC est lié aux connaissances et paradigmes contemporains. Peut-être, comme dit Guy Delranc, si le GIEC avait existé dans les années 1970, ses méthodes de travail auraient été différentes : on était beaucoup plus déterministe et réducteur à cette époque que maintenant, et les concepts de chaos et de réactions non linéaires de l’écosystème aux changements de régime (« regime shifts ») n’étaient pas encore incorporés aux modèles. Mais sans nul doute ses conclusions à partir de la même base de données auraient abouti à des résultats proches. Donc une part de subjectivité, soit. Mais tant qu’il n’y a pas d’autre méthode, c’est mieux que rien. D’où l’acceptation générale des travaux du GIEC : qu’on le déplore ou non, il n’y a pas de solution de remplacement si l’on veut pouvoir prendre des décisions politiques sur des critères un peu plus sérieux que le doigt mouillé.

« Le but du GIEC est de parvenir à un consensus sur les origines de l’évolution du climat ». Bonne définition à laquelle j’adhère. On pourrait préciser : le but du GIEC est triple, suivant la liste de questions détaillées ci-dessus : tout d’abord définir si oui ou non il y a une évolution vers un changement climatique ; une fois ce fait acquis, s’interroger en effet sur les origines de cette évolution : naturelle ou induite en partie par l’activité industrielle ; enfin, suivant les réponses faites, proposer des solutions pour réduire l’impact de cette évolution, surtout si la responsabilité humaine est établie (quelle qu’en soit la proportion).

Nous n’en sommes d’ailleurs plus tout à fait là. Du temps a passé depuis les premiers cris d’alerte, et le climat s’est d’ores et déjà réchauffé. Le GIEC n’a plus à répondre à la première question : le temps s’en est chargé. Notons à son acquis que cette évolution a été conforme aux prédictions de ses modèles, et même généralement plus proche des fourchettes hautes (pessimistes) que basses de ses projections. Quoi qu’il en soit, nous nous trouvons bien dans une phase de réchauffement rapide, lequel produit d’ailleurs des boucles de rétroaction positives, ou en langage de société civile : des cercles vicieux. J’en donne deux exemples : le réchauffement, en faisant disparaître les calottes glaciaires des pôles, fait que l’albédo de la planète change et qu’elle absorbe mieux le rayonnement solaire, donc s’échauffe plus vite ; le même réchauffement induisant la fonte du permafrost va renvoyer dans l’atmosphère des quantités considérables de méthane, gaz à effet de serre puissant qui va augmenter le réchauffement. La machine s’emballe.

Donc réchauffement il y a, et très brutal. Le débat se concentre maintenant sur la deuxième question : est-ce la faute de l’humanité ? Je crains que là aussi nous ne soyons passés d’une question urgente à un débat académique. Le réchauffement est bien là, ses effets se voient chaque jour. On se retrouve alors devant un choix très simple : laisser faire ou tenter d’agir. Sceptique ou pas devant les résultats du GIEC, l’alternative est la suivante : soit on dit « tant qu’on ne nous prouve pas que la responsabilité de l’industrie est supérieure à un certain seuil (par exemple, de 20 %), nous n’avons aucune raison d’agir » ; soit on dit « agissons comme si l’action humaine était la cause principale, car si elle l’est on sauve la planète, et si elle ne l’est pas on aura peut-être permis de limiter cette évolution ». Sans parler du fait que l’activité industrielle actuelle et la pollution qui l’accompagne présentent d’autres effets négatifs, sur la santé et la qualité de la vie comme sur l’économie et la raréfaction des ressources, et que les réglementer, même sans considérer leur action sur le climat, est nécessaire.

Ce qui n’empêche pas de se poser cette question : la responsabilité de l’industrie est-elle engagée dans ce réchauffement ? Pour ma part je suis absolument en phase avec les conclusions du GIEC, après avoir longtemps douté, je dois le reconnaître ; mais la solidité de leurs analyses, leur confirmation par la réalité, et surtout le phénomène d’acidification des océans, auxquelles j’ajouterais modestement mes observations professionnelles en écologie marine, m’ont montré la profondeur de « l’empreinte » de l’industrie sur le milieu planétaire tout entier. Quoi qu’il en soit, la réponse n’est plus vraiment un critère de décision. Je n’irai donc pas plus avant dans ce débat qui fait couler beaucoup trop d’encre et qui n’est plus guère d’actualité.

Et notre pays ? Parlons maintenant de cet appel de Manille. Comme tout citoyen de base, j’ignore totalement ce qu’il y a dans la tête de François Hollande, et c’est bien là que le bât blesse : pour le moment rien ne m’assure qu’il est sincère quand il parle d’environnement. Ajoutons que nous avons été échaudés par les volte-face répétées de son prédécesseur sur ce sujet pourtant grave qui engage l’avenir de notre pays. Or c’est par la confiance que se construit une politique. Nul ne doutait que quand Charles de Gaulle prenait une décision contraignante pour notre pays, c’était parce qu’il était convaincu que c’était pour son bien. François Hollande a-t-il « une certaine idée de la France » ? Rien jusqu’à présent ne permet de le penser, et donc notre défiance reste entière, ce qui n’encourage pas aux sacrifices.

Car c’est là que se situe, à mon avis, le vrai besoin d’unité des Français : si nous sommes convaincus que l’Etat y croit, nous sommes capables d’oublier nos différences et de nous rassembler autour de grands projets. Je citais en exemple les manifestations de janvier, de façon probablement maladroite puisque Guy Delranc me demande de « définir précisément ces valeurs communes à l’origine de cette mobilisation ». Là n’est pas mon propos, ma référence à « l’esprit du 11 janvier » veut simplement dire ceci : la France a plusieurs fois dans son histoire vécu des « nuits du 4 août », où le pays a consenti des efforts voire des sacrifices autour d’une cause nationale. Je suis convaincu qu’il y a un grand besoin dans notre société de se retrouver autour de telles « valeurs communes », et que quand l’occasion de se rassembler se présente au pays, il en profite. Or la transition énergétique (pour synthétiser l’ensemble de la politique écologique autour d’une formule) exige un effort de la société autour d’un tel objectif. Tant que nous Français ne serons pas convaincus que la cause en vaut la peine, que l’Etat y croit, que les efforts se poursuivront dans la durée et lui seront vraiment destinés, nous ne nous mobiliserons pas. C’est cette conviction que je demande à François Hollande : qu’il sorte de sa vision politicienne au jour le jour et qu’il nous prouve qu’il s’agit là d’une grande cause nationale. Pas vraiment d’humour dans mon propos, hélas, mais une grande inquiétude.

Ce qui est impossible et sépare justement le politique du scientifique : une hypothèse scientifique peut être « falsifiée », mais pas prouvée : tant qu’elle n’est pas contredite par des expériences ou des observations, on la considère comme opératoire. Mais pas comme « prouvée ».

Malgré l’absence de confirmations scientifiques des prévisions climatiques du GIEC, nombreux sont ceux qui rencontrent encore des difficultés à se faire une religion entre les thèses des carbo-centristes et les carbo-sceptiques. D’où la réaction de jouer la prudence et d’en appeler au principe de précaution.

Ce principe est légitime en soi mais il doit être employé avec raison pour éviter des démarches du type « je ne sais pas si vous êtes malade mais on va tout faire pour vous guérir » ou encore »j’ignore la nature du risque mais on va tout mettre en oeuvre pour ne plus y être exposé ». On imagine les conséquences de l’application de telles logiques. De l’ignorance, on peut tirer toutes sortes d’interrogations « sommes-nous sûrs que la consommation de salade n’a pas une incidence sur certains types de cancers ? ». Soyons certains qu’il n’est pas impossible que l’on puisse statistiquement établir des corrélations sans pour autant déterminer que la salade y soit pour quelque chose. Les plaies d’Egypte, que certains experts du GIEC rendent probables par la présentation de chiffres, de pourcentages, sont considérées par le public comme déjà une réalité. La production de courbes, de statistiques est toujours l’objet de fascination. Qu’entendons-nous par probabilités ? Ce qui est le produit d’une confirmation statistique de la reproduction d’un effet, d’une action, d’un phénomène sur une durée significative avec la possibilité d’une variation non déterminante qui autorise l’établissement d’une loi statistique.

Dans l’incapacité de se référer à une loi, devant une indétermination, on fait appel à l’avis d’experts qui se prononceront sur la probabilité de la survenance du phénomène, du risque, etc… Quelle que soient la compétence, l’honnêteté de l’expert, nous devons accepter et intégrer que ce type de calcul d’estimation soit fondé sur la subjectivité de celui qui étudie la question. D’où la difficulté de quantifier l’incertain. On le constate d’ailleurs dans l’importance des écarts dans les fourchettes présentées par le GIEC dans le pourcentage des probabilités de la fonte des glaces, de l’augmentation du niveau de la mer etc… Toutefois, cela ne signifie pas pour autant que les probabilités ainsi établies ne puissent correspondre à la réalité, mais elles sont invérifiables. En l’absence de confrontation expérimentale, ces probabilités ne peuvent avoir force de loi. Lorsqu’en mai 2008, des experts annonçaient que la banquise avait 50% de chance de fondre entièrement avant la fin de l’été, il a fallu attendre quelques mois pour constater qu’il n’en était rien. Elle finit la saison en nette augmentation par rapport à l’année précédente.

Ne jetons pas la pierre aux experts du GIEC (pour information, seulement 20% sont spécialisés en climatologie). Par bien des points, les probabilités données par les experts du GIEC reposent sur un pari avec le handicap majeur, c’est qu’il se joue sur une durée de plusieurs décennies, ce qui rend impossible de vérifier leur réalisation dans un délai raisonnable. Ceux qui ont parié ne verront probablement pas les résultats. Quant au fameux principe de précaution, sa pratique n’est pas sans inconvénient voire sans danger. Engager des actions préventives à partir non d’une incertitude mais d’une ignorance, relève pour partie de l’irrationnel. Comme l’écrit le mathématicien Benoit Rittaud » L’incertitude est l’état où se trouve un joueur qui se demande quelles sont ses chances de gagner à la roulette, l’ignorance est la situation d’un joueur qui se demande quelles sont ses chances à un jeu dont il ne connait pas les règles ».

Les tenants du principe de précaution laisseraient entendre qu’en pariant sur la thèse du GIEC, c’est à dire l’origine anthropique du réchauffement de la planète, ne serait que profitable par la révision de nos modes de production qui s’en suivrait. Rien n’est moins sûr. Si probablement à la marge, on obtiendrait la réduction de certaines pollutions qui aurait d’ailleurs pu être obtenue par la demande sociale des pays industrialisés, il serait naïf de croire que le capitalisme (dans son acception négative) deviendrait plus vertueux. Il exploitera les nouveaux marchés ouverts par l’écologisme comme il a largement commencé à le faire. Par contre, la mobilisation des activités scientifiques, des laboratoires de recherche, de l’ingénierie, de l’industrie nécessitant un financement considérable à partir d’une ignorance, se fera au dépends d’autres recherches dont on connait déjà leur pertinence. Les réglementations, les lois qui ne manqueront pas d’être développées ont toutes les chances d’être inadaptées, inutiles et paralysantes.

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