Chypre : Le coupable idéal !

Vendredi 10 mai 2013 // Le Monde

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Alors même que la crise chypriote n’a pas fini de dérouler ses conséquences, il est déjà possible d’en tirer quelques enseignements partiels. Le premier de tous, c’est de constater que la solidarité européenne est un leurre et l’euro un piège.

Lorsque, en 2004, sous la pression de la Grèce, Chypre est entrée dans l’Union européenne, celle-ci avait préféré ignorer que le nord de l’île était occupé par la Turquie. L’UE avait même commencé par verser des subventions à ce nord occupé ! Mais, à l’époque, personne ne voyait d’obstacle sérieux à cette adhésion : Chypre était le plus riche de tous les États qui demandaient leur adhésion.

De fait, le secteur financier de l’île dont on parle beaucoup aujourd’hui était déjà développé et représentait environ 20 % de son PIB. Héritage de l’occupation britannique, les banquiers chypriotes avaient été formés à bonne école par les financiers de la City. La république de Chypre, trait d’union entre l’Europe et le Moyen-Orient, possédait un système financier essentiellement axé sur les flux de capitaux, plus que sur les placements.

UNE FAIBLE PRESSION FISCALE

Convenablement gérée, elle n’avait pas éprouvé le besoin de faire croître la pression fiscale au-delà du raisonnable : ses taux d’imposition étaient largement plus faibles qu’ailleurs en Europe. Lorsque l’URSS s’est effondrée, les Russes en ont profité, les oligarques comme les administrations trouvant à Chypre un système financier performant et sûr. Mais, si les Russes y placent leur argent ; c’est aussi à partir de Chypre qu’ils investissent en Russie. La réglementation inquisitoriale européenne qui impose aux banques de se substitués à l’État dans la lutte contre les trafics en tout genre n’y était pas appliquée, ce qui faisait déjà dire que Chypre était un « paradis fiscal ».

En 2007, Chypre est entrée dans la zone euro. Aux atouts propres de l’île, s’ajoutaient désormais la solidité irréversible de l’euro et la solidarité éternelle des autres États européens. Le secteur financier en a aussitôt reçu un nouveau coup de fouet. De nouveaux capitaux sont arrivés... que Chypre a essentiellement placés en Grèce. L’île a donc tiré de nouvelles richesses de son secteur financier, mais proportionnellement moins que ne le font le Luxembourg ou la Suisse, Gibraltar ou les Îles Vierges britanniques par exemple. En 2011, on a découvert que, dans la zone des eaux territoriales chypriotes, un important gisement de gaz attendait qu’on vienne l’exploiter. Seule véritable ombre au tableau : le déficit de la balance commerciale de Chypre. Mais, compte tenu des réserves de gaz et de l’intense activité financière de l’île, cela ne semblait pas un véritable danger.

DES RELATIONS ÉTROITES AVEC LA GRÈCE

En fait, le danger résidait dans les très étroites relations que Chypre entretenait avec la Grèce. Un tiers des crédits accordés par les banques chypriotes l’étaient à la Grèce. Aussi, lorsque l’Europe décida le « sauvetage » de la Grèce, elle porta un coup fatal à Chypre. En effet, pour sauver le secteur bancaire grec, les créanciers privés ont été contraints d’abandonner une partie importante de leurs créances. Les banques chypriotes ont perdu plusieurs milliards d’euros... et se sont donc retournées vers l’Union européenne pour demander de l’aide.

Laisser ses banques faire faillite ou les nationaliser : tel était le choix qui s’offrait alors logiquement à Chypre. Problème : dans les deux cas, "de telles décisions risquaient d’entraîner uni sortie de l’euro et une perte de la valeur des investissements des actionnaires des banques. Or, dans le système européen, laisser une banque faire faillite est devenu impensable puisque leur capital est essentiellement détenu par des compagnies d’assurance, fonds de pension ou autres organismes financiers. Le risque de contagion serait trop grand, les conséquences incalculables.

L’Europe ayant annoncé, en mettant en place le plan de « sauvetage » de la Grèce, qu’il s’agissait d’une opération exceptionnelle qui ne constituait en rien un précédent, les « experts » européens ont donc imaginé un autre traitement exceptionnel : prendre aux déposants. Après tout, ceux-ci n’étaient-ils pas essentiellement Russes dont la fortune d’origine est suspecte ? En tapant ainsi sur les déposants, la « morale » était sauve. Et même si on prétend épargner les petits ! Madame Merkel pouvait se préparer à affronter les prochaines élections allemandes auréolée d’une double victoire : avoir préservé les contribuables allemands de toute mise en jeu effective de leur solidarité vis-à-vis d’un de ces pays du sud ; avoir fait a rendre gorge aux « blanchisseurs » russes !

UNE VÉRITABLE SPOLIATION

À court terme, l’accord entre l’Union européenne et Chypre a provoqué un certain soulagement. Mais, une fois encore, on a simplement mis du baume sur la blessure sans soigner le mal. Pire, le remède utilisé aura des conséquences puisqu’il constitue une véritable spoliation. Que l’on désigne ceux que l’on spolie comme étant eux-mêmes des voleurs ne change rien au fond de l’affaire. Et, pour les spolier, on viole toutes les lois les plus fondamentales sur lesquelles reposent le commerce, l’entreprise et la fiscalité d’une société libérale.

En effet, plutôt que de faire supporter les pertes subies par les entreprises à leurs actionnaires, puis à leurs créanciers de premier rang ne bénéficiant d’aucune garantie, on préfère prendre directement des sommes sur les comptes de dépôt, c’est-à-dire des sommes qui n’appartiennent pas à ces entreprises qui n’en ont que la garde et qui doivent normalement les rendre à la première demande de leurs propriétaires, les déposants. Quelle confiance pourront désormais avoir les déposants dans les établissements bancaires si, en cas de difficulté, les pouvoirs publics décident de les saisir arbitrairement ? Pour limiter la casse de l’économie chypriote, on sacrifie une des banques, transformée en « bad bank », dans laquelle on transfère les mauvaises créances et les gros dépôts, et on en sauve une autre, transformée en « good bank », dans laquelle on regroupe les bonnes créances et les petits dépôts. Ainsi, une personne qui croyait avoir passé un contrat avec une entreprise particulière se trouve en fait engagée avec une autre sans l’avoir voulu. On dit que ce « prélèvement » est l’équivalent d’une taxe, mais alors il s’agit d’une loi fiscale avec effet rétroactif. Et personne ne peut plus être sûr en Europe que, demain, un nouveau texte spoliateur avec effet rétroactif ne sera pas imaginé.

Ainsi, dans cette affaire, l’Union européenne a délibérément poussé Chypre à la faute, au risque de se brouiller avec la Russie, de déstabiliser la paix sociale de l’île, de menacer ses droits sur le nouveau gisement de gaz, de décourager les déposants européens, de mettre à mal tout le système bancaire... Mais n’est-ce pas le prix à payer pour permettre à Madame Merkel de gagner les prochaines élections ? Et surtout, n’a-t-on pas enfin trouvé le bouc émissaire qui permettrait de s’exonérer de toute responsabilité au cas où l’on n’arriverait plus à maîtriser la crise ?

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