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Christian Troadec : « Une mobilisation sans nom est en train de naître en Bretagne et au-delà »

Par Rachida El Azzouzi

Samedi 16 novembre 2013 // La France

Le maire de Carhaix (Finistère), ancré à gauche, est l’un des moteurs du mouvement des « Bonnets rouges ». Il annonce de nouvelles actions, critique l’inaction du gouvernement, assure que Mélenchon « insulte le peuple qu’il prétend défendre » et plaide pour une nouvelle autonomie de la Bretagne. Entretien.

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Christian Troadec, le maire de Carhaix, capitale de 8 000 âmes du Centre-Bretagne, dérange. « On l’aime ou on le déteste », disent de lui ses détracteurs comme ses partisans. Il le sait, se moque éperdument des attaques, qu’elles viennent de là-haut, du pouvoir central qu’il critique tant, ou de ses pairs qui, de quelque bord qu’ils soient, voient en lui un dangereux et ambitieux rival. Ce qui importe à ce fils d’agriculteurs catholiques, père de trois « diwans », c’est de défendre ses racines, la Bretagne, les Bretons, vivre, étudier, travailler, décider, entreprendre, mourir au pays. Et tant pis s’il est incompris !

Régionaliste radico-écolo, ancré à gauche mais ne se reconnaissant dans aucun parti, de toutes les élections locales depuis ses premiers pas en politique au début des années 2000, Christian Troadec, 47 ans, hérisse le poil encore plus depuis qu’il a pris la tête des « bonnets rouges » aux côtés du leader paysan Thierry Merret, classé à droite. Cette fronde hétéroclite fait tomber les portiques écotaxes, trembler la République, et souffle dans le biniou « ré zo ré », « trop c’est trop » ou encore « Hollande, démission ! ».

Christian Troadec, maire de Carhaix, sur le piquet de grève des Marine Harvest
Christian Troadec, maire de Carhaix, sur le piquet de grève des Marine Harvest © Rachida El Azzouzi

On devait le retrouver en fin de journée dans la jolie mairie de Carhaix où un camion télé planque depuis que Jean-Luc Mélenchon lui a conféré une dimension nationale ce week-end, en le défiant sur ses terres avec une contre-manifestation de drapeaux rouges et en l’attaquant sur « le rassemblement de nigauds » des « bonnets rouges » de Quimper et « les esclaves qui défilent pour les droits de leurs maîtres ».

Mais Christian Troadec, par ailleurs conseiller général du Finistère depuis 2011, membre de la majorité PS au département et candidat malheureux aux dernières législatives (19 %), est un élu phare de la tempête bigoudène. Avec l’insurrection qui monte comme une vague sur les rives finistériennes et le déferlement médiatique autour du collectif « Vivre, décider et travailler en Bretagne » né dans sa ville, son agenda est devenu intenable. Et à notre arrivée, il était déjà reparti sans prévenir au volant de son vieil espace familial sur la route de Lorient-Roscoff soutenir sur leur piquet de grève à l’entrée de Poullaouen les salariés du producteur de saumon Marine Harvest dont l’usine (187 CDI et une centaine d’intérimaires) doit fermer en 2014.

Sous l’épaisse fumée dégagée par le feu de palettes et de pneus, on n’a pas eu de mal à retrouver celui qui a cofondé le célèbre festival des Vieilles Charrues, l’un des plus courus d’Europe, mené le combat victorieux contre la fermeture des services de maternité et de chirurgie de l’hôpital de Carhaix, ce qui lui vaudra en 2008 d’être réélu avec 68 % des voix. Il a aussi milité pour le développement des écoles Diwan où l’enseignement est dispensé en breton ou encore dirigé pendant dix ans les bières bretonnes Coreff.

Costume gris et chemise bleue bon marché, celui qui fut son premier métier journaliste (à Poher, journal local fondé par lui-même et revendu au Télégramme au début des années 2000), parle, volubile, avec la bonhomie, le franc-parler et l’accent du pays qui le caractérisent. Il n’a pas mis son écharpe noire et blanche flanquée d’hermines bretonnes, qu’il préfère à l’écharpe tricolore et qu’il arbore insolemment dans ses représentations officielles comme samedi dernier à Quimper, « une provocation passible de sanctions pénales », s’étrangle un élu socialiste.

Il parle de la Bretagne, de cette pointe du Finistère qui brûle, de la filière agroalimentaire qui agonise, renouant avec les modes d’action des paysans bretons des années 1960 pour faire entendre sa détresse jusqu’à Paris, du premier ministre Jean-Marc Ayrault qui a rejeté mercredi son ultimatum sur l’écotaxe, du dumping social, « le grand drame de l’Europe », du « danger Le Pen » qui tracte même dans sa ville, des Basques et des Alsaciens qui lui téléphonent et veulent des bonnets rouges car « ré zo ré, trop, c’est trop ». Il serre des mains, tutoie tout le monde, les filles de Marine Harvest « jetées comme des Kleenex » par leurs actionnaires norvégiens, les journalistes locaux, étrangers, les gendarmes qui passent désormais leur quotidien à surveiller les ouvriers bretons qui bloquent les routes comme les paysans bloquaient les trains dans les années 1970.

Blocage routier, mercredi 6 novembre, des salariés de Marine Harvest à l'entrée de Poullaouen
Blocage routier, mercredi 6 novembre, des salariés de Marine Harvest à l’entrée de Poullaouen © Rachida El Azzouzi

Féru d’histoire, il remonte le cours du temps, récite un pan de la révolte des Bonnets rouges en 1675 contre le papier timbré devant le château du Tymeur, en Poullaouen, où périt son principal chef ; ressuscite l’icône paysanne Alexis Gourvennec, l’initiateur du groupement agricole Sica à Saint-Pol-de-Léon dans les pas duquel les Bonnets rouges version 2013 veulent marcher. Puis il rit avec un jeune commerçant, venu offrir ses pizzas aux salariés, de cette image qui circule sur les réseaux sociaux montrant la Bretagne qui se sépare de la France, devient autonome et met les Parisiens à quarante minutes de l’Atlantique.

« Dans toutes les révolutions, on a été les premiers », s’enorgueillit l’élu, qui assume sans ciller de défiler par temps de crise avec les adversaires, « avec les licenciés et les licencieurs », n’en déplaise à la CGT et aux communistes : « Les Bretons sont un peuple qui sait se rassembler, oublier les étiquettes quand ça va mal. » Lui, il a toujours fonctionné ainsi, « dépasser les clivages, assembler les contraires pour le bien commun, collectif ». Quand il a lancé avec les copains les Vieilles Charrues, entremêlant rock, reggae, rap, musique bretonne, « une alliance hétéroclite de genres musicaux ». Quand il a monté sa première liste de gauche en 2001 pour contrer une municipalité UDF-RPR et une opposition PS qui ne voulaient pas « libérer les énergies » : « Il y avait des gens très différents, un syndicaliste d’une société de Carhaix et son patron. Ils s’opposaient toute l’année à la table des négociations mais là, sur la liste, pour le bien de la commune, ils avaient mis de côté leurs divergences. »
Lorsqu’il a rencontré pour la première fois « le personnage », Bruno Lebras, le « Xavier Mathieu » des Gad – ces 900 ouvriers de l’abattoir de cochons de Lampaul-Guimiliau, à une heure de là, qui ont allumé les premières brèches de la révolte aux côtés des paysans cet été –, est resté sur ses gardes en décelant « un peu de populisme dans le discours ». « Mais très vite, raconte-t-il, au fil des actions, j’ai rencontré un vrai mec de gauche. D’accord, il ne fait pas dans la moitié. On est avec lui ou contre lui, mais sa démarche est sincère. Il défend la Bretagne avec son cœur et je comprends qu’il fasse peur aux socialistes car beaucoup de déçus de la gauche peuvent se retrouver en lui, surtout en ce moment. »

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