Cheval fou.

Lundi 20 janvier 2014 // La France

Mais enfin, qui nous gouverne, mon cousin ? Est-ce M. de La Haye, le président du Conseil et ses ministres, ou faut-il chercher, derrière les hôtels du faubourg Saint-Germain, ces clubs de vigilants ces associations citoyennes, ces comités peuplés de penseurs hirsutes qui ne distinguent plus un homme d’une femme ? Tous ces demi-savants qui n’ont que la République à la bouche et que personne n’a jamais élus ? Vous avez sans doute entendu le scandale qui a accompagné la découverte par le Gaulois des cahiers de doléances déposés à l’Hôtel de Matignon. Écrits dans une langue obscure, ils recommandent à la France de revêtir le burnous, aux enfants des écoles d’apprendre la langue de Mahomet, aux maires de nos villes et de nos villages de déboulonner les statues de Saint Louis, Bayard et Louis XIV pour les remplacer par des figures du désert, des visages exotiques du Monomotapa.

L’affaire a fait un tel scandale que François de La Haye, les jacobins et bientôt Anatole Barilland ont crié à l’imposture en expliquant que ces feuillets étaient arrivés par hasard jusqu’à l’Hôtel de Matignon, qu’ils n’avaient rien à y faire et qu’ils finiraient dans la cheminée. Dans les salons, on a raillé l’impéritie du gouvernement et la pâleur du président du Conseil. Mario Vallat, pour sa part, a confié çà et là qu’il avait pris connaissance de ces textes insensés et qu’il n’était pas pour rien dans leur apparition au grand jour. Chez les plus enragés, on assure, au contraire que c’est Rodolphe Castanier qui a inspiré ces révélations.

Rien de tout cela n’est vrai, mon cousin, et laissez-moi maintenant vous raconter cette incroyable histoire. Il y a un an, M. Barilland avait confié à un conseiller d’État le soin d’étudier le sort de nos étrangers et d’imaginer comment ces derniers pourraient se sentir chez eux chez nous. Cette demande ne s’était pas faite dans le secret puisque dix ministères parmi eux celui de Toutes les Polices - devaient se mettre sur le métier. Le mot d’ordre était limpide : donner le coup de grâce aux vieilles lunes du génie national et permettre aux Perses, aux Maures, aux sujets du dey d’Alger de conserver leur langue, leur vêtement, leurs coutumes. Depuis une semaine, chaque jour qui passe, un haut fonctionnaire me confie avoir été consulté et horrifié par les rédacteurs de ces cahiers de doléances. L’un, brillant et célèbre professeur, qui a pris part aux travaux avant de quitter la "nef des fous" ; l’autre qui a vu passer les propositions les plus farfelues, comme celle de faire de l’arabe une langue régionale au même titre que le basque, le corse ou le breton ! Un troisième s’inquiète de l’esprit mortifère qui a plané sur chacune des notes de ce rapport. Tous savent qu’il n’y a pas hasard en politique, encore moins dans le ciel des Idées. Sachez-le : l’Hôtel de Matignon comptait profiter du calme qui accompagne Noël et les jours qui suivent pour imaginer comment, grâce aux ordonnances et aux lois, faire écho à ces effroyables suggestions.

Par miracle, il se trouve dans Paris des âmes fortes qui s’opposent à la conspiration permanente du Mal. À la corruption du temps, elles opposent un dévouement profond à leur pays. Pour elles, la France est un trésor qu’il faut défendre et transmettre. Cette confrérie, qui ne se réunit jamais, compte des membres dans les ministères, les partis politiques, les gazettes. Elle se reconnaît à un signe aussi rare que précieux, cette inquiétude que nos anciens appelaient l’angorpatriae. L’une de ces vigies ne cesse depuis des semaines d’alerter ses amis de l’existence de ce rapport. "Lisez-le !", se contentait-elle de dire autour d’elle. Une brillante gazetière du Gaulois a suivi ce conseil. À la lueur de la bougie, elle a passé des jours et des nuits à reprendre ces textes ligne à ligne. Avant de les faire connaître à la France entière. Vous m’avez compris : ni Mario Vallat, ni les unionistes, ni les frontistes ne sont pour quelque chose dans cette découverte.

À l’heure où j’écris cette lettre, l’effarement est tel que ces travaux sont condamnés à moisir au fond d’une malle. Vous auriez tort cependant de trop vite vous réjouir. Ces comités, ces associations, ces parasites ont compris que les jacobins perdront bientôt le pouvoir. D’ici là, ils veulent transformer en lois leurs pensées les plus insensées, imposer, tant que François de La Haye est au Château, les principes de leur funeste utopie. Comme un cheval fou lancé au grand galop, le projet jacobin ne se contente plus de vider nos poches. Il n’épargne plus rien, ni personne : il veut détruire la famille, faire mourir les plus fragiles et brader, au nom de l’Universelle Tolérance, l’héritage d’une civilisation qui remonte à Clovis ! Cela n’a que trop duré, mon cousin, il faut qu’ils partent...

François de La Haye : chef de l’État, Anatole Barilland : président du Conseil, Marin Vallat : ministre de Toutes les Polices, Rodolphe Castanier : président des unionistes.

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