Politique Magazine

Changer de perspective

Mercredi 30 octobre 2013 // La France

Chacun est dans son rôle : le corrupteur corrompt, et le corrompu touche le produit de sa vénalité - « acheté », le voilà... vendu. Mais comment ce vice, ou ce délit, facile à définir - sinon toujours à découvrir et à punir - a-t-il pu devenir un usage politique tout à la fois condamné et toléré, stigmatisé et pratiqué, dans le secret, certes, mais sans état d’âme ? La corruption et la politique ont toujours entretenu des rapports intimes au point qu’à bien des époques, parler de « politiciens véreux » pouvait passer pour un pléonasme. Tout homme détenteur d’un, pouvoir peut-être tenté de monnayer les services qu’il se trouve en mesure de rendre. Ce qui pose aussitôt la question de savoir si un régime fondé sur la démocratie, et donc sur l’élection, ne risque pas, par sa nature même, de favoriser de tels comportements.

ENRICHISSEMENT PERSONNEL. Dès la Grèce antique, la corruption politique sévissait, et des lois furent prises pour la réprimer. Périclès lui-même a fait l’objet de poursuites. À Rome, Cicéron s’est rendu célèbre pour avoir dénoncé – avec une éloquence sublime - les grands corrompus de la République romaine finissante. On sait avec quelle fermeté les rois de France ont traité les affaires de corruption : Jacques Coeur sous Charles VII ou Fouquet sous Louis XIV.

Mais, dans tous ces cas, et quelle qu’en soit la forme (en matière de corruption, l’imagination humaine est sans limite !), il ne s’agissait pour l’essentiel que d’enrichissement personnel. C’est en 1879 que la IIIe République, proclamée neuf, ans plus tôt, s’installe dans la durée. La même année, Ferdinand de Lesseps lance l’entreprise chargée de creuser le canal de Panama. Dix ans plus tard, un vote acquis par une opération de corruption parlementaire sans précédent autorise une nouvelle levée de fonds : c’est le scandale de Panama. Un véritable saut qualitatif brusque pour la corruption politique. Qualitatif.., et quantitatif ! La IIIe République offrira ensuite une série de scandales - Oustrik, Stavisky... - qui jouèrent un rôle majeur dans l’atmosphère délétère conduisant à l’effondrement de 1940 : la démocratie s’identifiait à la corruption. Du moins, à un climat latent de corruption.

DES QUESTIONS PENDANTES SUR LE SENS DE LA DEMOCRATIE

1945 : chute de Berlin. 1989 : chute du mur de Berlin. En deux moments-clés, la capitale allemande aura marqué le triomphe d’efforts soutenus pour établir une démocratie universelle. Le mot lui-même change de sens : la démocratie n’est plus un régime parmi d’autres, elle est devenue l’expression même de la liberté et de l’égalité pour tous, la condition du progrès et du bien. Pourtant, diabolique surprise, la corruption est toujours là ! Elle s’installe même comme une composante, en principe condamnée, mais en fait intrinsèquement liée, pour ceux qui la pratiquent, au fonctionnement du système.

Ce dossier réuni par Politique magazine le montre : en France, dans les pays d’Europe et aux États-Unis, les élections nationales impliquent des dépenses de plus en plus astronomiques pour les candidats décidés à se faire élire. Si la corruption personnelle, inévitable, subsiste, ce n’est pas elle, désormais, qui fait scandale. Ce qui ne passe pas, ce qui pose des questions toujours pendantes, toujours sans réponse, sur le sens de la démocratie, c’est l’existence structurelle de cette corruption latente, inéluctable, liée au coût nécessaire d’une élection. D’autant que l’enjeu - même pour une élection présidentielle - n’est pas individuel, mais concerne tout l’appareil partisan cristallisé autour des candidats : le système des partis joue ici un rôle majeur.

REPRIMER EST SANS EFFET, IL FAUT REFORMER

Alors, que faire, si le problème est partout le même, et que ceux qui cherchent à y remédier ne proposent que des « rustines », des bricolages législatifs paraissant conçus pour être contournés ? Dans la perspective où nous sommes situés, enfermés à l’intérieur d’une culture démocratique indigente et abrutis par les fausses évidences idéologiques, c’est manifestement sans solution. D’autant que, comme on l’a vu au printemps dernier, nous avons désormais affaire à des militants au nihilisme hyperactif et survolté, qui ont vu tout le parti qui peut être tiré d’une élection.

Pour en sortir, une seule voie est possible : changer de perspective.

Comme le montre notre dossier, ce sont aujourd’hui les finances locales ou régionales qui sont devenues le terrain de chasse de nos prédateurs. Trop risqués, les grands chantiers internationaux et les gros contrats militaires n’ont plus la cote. La corruption politique renonce à se donner des allures de business planétaire et à passer par les services secrets (même si des affaires comme celles de Taïwan et de Karachi viennent encore témoigner de ce brillant passé.) Elle se recentre donc sur son bouillon de culture le plus naturel : le grouillement démocratique local et régional, au risque de tomber dans Clochemerle.

Utile constat, qui va nous mettre sur la voie. Le lien entre affaires locales et politique nationale reste lié à l’idée rousseauiste de « volonté générale » qui sous-tend toujours notre démocratie. Si les représentants des Français dans les différentes assemblées qui les réunissent - municipales, départementales, régionales ou nationales - jouaient tout le rôle et rien que le rôle attaché à chacune de ces instances, dans le plein respect des subsidiarités nécessaires, les glissements progressifs qui permettent et encouragent la corruption politique n’auraient plus cours.

Pour extirper la corruption de nos moeurs politiques, on ne peut plus se borner à des mesures répressives à l’efficacité des plus douteuses. C’est une réforme institutionnelle en profondeur qui s’impose. Les élus municipaux sont là pour défendre les intérêts et le bien commun de leur ville ou de leur village indépendamment de toute considération idéologique ou partisane. Ce qui conduit à remettre en cause l’actuelle organisation administrative : ce qu’elle a d’artificiel saute aux yeux dès qu’on l’observe en n’ayant en vue que les problèmes concrets des Français.

C’est un sujet que ce journal a souvent traité et sur lequel il reviendra, tant il est vital. Nous devons revoir l’organisation des communes en nous demandant s’il ne convient pas de donner aux « pays », toujours bien vivants, une fonction administrative. Il faudra aussi nous interroger sur les cantons, entité artificielle qui n’a de fonction réelle qu’électorale, ainsi que sur les départements. Car la corruption politique n’est pas un mal endémique : c’est une fleur vénéneuse qui ne s’épanouit qu’en terrain favorable.

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