Ces têtes encore voilées.

Samedi 6 avril 2013 // La France

Plus d’un mois après le départ des islamistes, la plupart des femmes et même des jeunes filles de Gao continuent à porter le hidjab.

L’habitude, dit-on, est une seconde nature. Plus d’un mois après la fuite des islamistes intégristes, le port massif du voile est toujours une réalité à Gao. La plupart des femmes de la "cité des Aslda" ne sortent pas dans la rue sans se couvrir avec la burqa ou le voile, communément appelé ici le hidjab. Au marché, dans la rue et même à l’école, les porteuses de voile sont visibles partout. Certes le port du voile est une pratique ancienne à Gao, mais il était devenu une pesante obligation pendant l’occupation de la ville par des islamistes qui prétendaient ainsi appliquer la charia à la lettre. Sous le règne des djihadistes, les femmes, qu’elles soient adultes ou jeunes, étaient contraintes de porter le hidjab hors de chez elles. Celles qui transgressaient cette interdiction. étaient arrêtées et conduites au commissariat islamique pour être fouettées. Certaines ont même subi des viols collectifs de la part de la police islamique. Même les petites filles, a-t-on appris, étaient soumises au port du hidjab. Quand elles sortaient non voilées, ce sont leurs parents qui recevaient les coups de fouet.

Traumatisées par les islamistes, les femmes de Gao avouent qu’elles ont encore du mal à se débarrasser de leur voile. Ainsi, Mme Maïga Hallé Cissé ne met jamais le pied dehors sans porter son hidjab. Le voile fait désormais partie de ma vie. Je ne sors jamais sans ça. Je pense que ce que les islamistes ont laissé de positif à Gao, c’est le port du voile, juge-t-elle. Mme Maïga Hallé Cissé possède toute une gamme de voiles achetés au grand marché récemment détruit. Leurs prix varient de 2000 à5000 francs CFA [3 à 7,50 euros]. Elle les expose fièrement pour nous. Ces différents hidjabs m’ont coûté une fortune et je ne compte pas les abandonner pour une quelconque raison, assure-t-elle.

Mme Maïga a deux filles qui portent toutes les deux le voile quand elles vont en ville ou à l’école. Comme leur mère, elles pensent que le port du voile est une bonne chose pour toute femme musulmane. A l’école fondamentale de Château, où nous avons fait un tour, beaucoup de filles sont voilées. Elles sont même plus nombreuses que leurs soeurs non voilées. Ces filles pensent que le départ des islamistes ne justifie pas d’abandonner le voile. Le port de voile est devenu pour moi une habitude. C’est comme la prière. Si je dois sortir, je pense tout de suite à mon voile. Je m y suis habituée et je considère le voile aujourd’hui comme une protection, explique une élève de 9e année.

Elève d’un lycée privé de la place, Hamchétou Maïga est aussi toujours voilée. Elle avoue avoir été convaincue par les bienfaits du hidjab après un mois de pratique. Très influencée aujourd’hui par la pratique de l’islam, elle a même du mal à s’adresser à un homme dans la rue. Mère d’une petite fille, Mme Yattara Awa Maïga portait le hidjab avant l’arrivée des islamistes dans la ville de Gao. Ancienne élève de la madrasa. [école coranique], elle dit connaître parfaitement le saint Coran. L’islam exige le port du voile par toute femme mariée. Ce n’est pas ces faux islamistes qui pouvaient nous apprendre cette pratique. Au lieu de sensibiliser les femmes au port du voile, ils les ont brutalisées et ça, j’étais très contre, dit-elle. Comme Mme Yattara Awa Maïga, beaucoup de femmes de Gao disent avoir pratiqué le port du voile avant la venue des éléments du Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao). Elles n’ont donc aucune honte à continuer à le faire.

Un notable de la ville pense qu’il faut de la patience pour convaincre les porteuses de voile d’abandonner la pratique. Elles continuent, selon lui, à subir les séquelles psychologiques des exactions subies du fait de la barbarie des intégristes sans foi ni loi qui dominaient Gao. La preuve est que, quand j’envoie une de mes filles en commission, instinctivement elle court enfiler son voilé avant de sortir. Je pense que les filles vont finir par oublier le hidjab, mais ce n’est pas encore le moment ; explique-t-il. Une autre vieille personne estime que le port du voile n’est pas une mauvaise chose en soi, mais que son imposition à toutes les femmes par les islamistes en fait un sujet de polémique.

Le problème du port de voile a été posé lors d’une réunion à laquelle ont participé les élus municipaux, les notables et les responsables militaires en opération à Gao. Ils ont décidé de passer par la sensibilisation, particulièrement du côté des jeunes filles pour qu’elles puissent abandonner le hidjab. Une manière d’effacer de leur mémoire les interdictions imposées par le Mujao. La démarche s’avère très difficile car, au-delà de la religion, la plupart des porteuses du voile expliquent se protéger ainsi du soleil et du vent, deux éléments prédominants dans le climat de Gao. C’est dire que le hidjab a de beaux jours devant lui dans la cité des Askia.

L’école reprend : courage

Dans les salles de classe de Gao, les cours recommencent progressivement.

Au lycée Yana Maïga, qui accueille 535 élèves et 37 enseignants, la cour est animée. L’établissement est situé pourtant dans le quartier administratif, une zone considérée aujourd’hui comme dangereuse car c’est là qu’ont eu lieu de violents combats entre les forces armées et les éléments infiltrés du Mujao qui avaient investi le commissariat de police, la mairie et le palais de justice.

Effectifs en baisse

Après le départ des moudjahidines, nous nous sentons aujourd’hui en sécurité avec le retour de l’Etat. C’est vrai que nous avons connu des moments difficiles lors des attaques successives dans ce quartier, mais tout est revenu à la normale’, se réjouit Ibrahim Maïga, le censeur du lycée. La sécurité du lycée Yana Maïga est assurée par des gendarmes et des gardes nationaux. Ce sont eux qui ont évacué les élèves du lycée lors des attaques de la mairie et du palais de justice.

Le censeur se souvient du jour de l’attaque. Ce jour-là, les élèves ont eu la plus grande peur de leur vie car les coups de feu à l’arme lourde ont commencé quand nous étions en plein cours. Ça faisait beaucoup de bruit. Nous avons eu très peur car nous pensions que nous étions visés. Certains élèves se sont cachés sous les bancs et les tables. D’autres couraient dans tous les sens. Ça a duré à peu près une heure et les militaires sont venus et ont évacué tout le monde.

Aujourd’hui, le lycée Yana Maïga fonctionne avec seulement 37 professeurs alors qu’ils étaient 85 avant la prise de Gao par les islamistes, le 31 mars 2012. Il est vrai qu’il y avait aussi 1700 élèves avant l’occupation. Aujourd’hui, notre lycée est confronté à un problème d’enseignants, de matériel didactique et de bureau. On n’a même pas une photocopieuse pour reproduire nos documents, constate Ibrahim Maïga, qui assure que les professeurs n’ont pas de problème de salaire. Il appelle de ses voeux le retour de tous les professeurs et la dotation du lycée en matériel et fournitures indispensables au bon déroulement des cours.

Au complexe scolaire Soni Ali Ber, dans le quartier Château, les des conditions difficiles. Avec la crise, cette école privée a perdu près de la moitié de ses élèves. Notre effectif était de 732 élèves mais aujourd’hui nous n’en avons que 416. Les autres sont partis avec leurs parents vers le sud du pays ; explique Moussa Maïga, le directeur du complexe.

Dans cet établissement, nous avons été frappés par un fait : les filles et les garçons sont séparés dans les classes. Cette mesure avait été imposée par les islamistes qui occupaient la ville. Quand les cours ont redémarré dans les écoles, la séparation des filles et des garçons était une des conditions imposées pars les islamistes. Après leur départ, ce dispositif est toujours le même, mais je ne pense pas que ça va encore durer, explique le directeur.

En classe de 9e année, les 20 élèves présents - sur un effectif de 50 - étaient en train de traiter un sujet d’actualité : L’unité nationale est menacée par une rébellion dans le nord du Mali.

Écris une lettre à tes camarades afin qu’ils soutiennent l’armée dans la restauration de la paix nationale. Dans la classe de 6e année, les élèves étaient, eux, concentrés sur la lecture d’un texte sur les effets indésirables de la pollution.

Penser aux enfants

Les enseignants de cette école sont très impliqués malgré les difficultés. Ça fait plusieurs mois qu’on ne touche pas nos salaires. Souvent, personnellement, j’ai envie de décrocher mais je pense à l’avenir des enfants et je reprends le courage pour venir dispenser les cours, avoue une enseignante de la 61 année, Mme Maïga Sagaba Alousseyni. Avec la crise, l’effectif de l’école a diminué et la plupart des parents des élèves qui sont restés n’arrivent pas à payer les frais de scolarité. Nous sommes vraiment confrontés à ce problème. Nous sommes en train de nous sacrifier pour donner le minimum. Sinon, en réalité tous les enseignants ont le moral cassé, avoue le directeur du complexe.

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