Ces Français orphelins de leur Monarchie.

Mardi 9 juillet 2013 // Divers

L’Europe et l’Amérique, les Lys, le coq et l’aigle se retrouvent de nouveau face à face. Mais la bataille qui se joue à Bruxelles risque bien cette fois d’être le baroud d’honneur de l’exception culturelle, du succès planétaire à moindres frais d’Astérix contre Walt Disney.

Sans la loi qui protège et défend l’exception culturelle, sans l’argent de Paris, Paolo Sorrentino n’aurait jamais pu monter son dernier film, La Grande Bellezza. Soyons clairs : la défense de l’exception culturelle n’implique pas la préservation du système d’aides publiques à l’italienne, le clientélisme, le cinéma des frères Vanzina [films lourdingues à grand succès]. Par "exception culturelle" on souligne que le cinéma, la télévision, la musique, l’audiovisuel tout entier et jusqu’aux tournures d’esprit ne sont pas seulement des marchandises, mais aussi des identités. Pour affirmer, quand tout est à vendre, la nécessité de proposer à côté du "Coca-Cola Superman" le "champagne Amour", un huis clos avec Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva, du cinéma sans autre ingrédient que le talent, le texte, les visages et l’élégance de la France. Cette France, précisément, qui réussit encore à traiter des choses graves avec légèreté, la France de Pascal plutôt que celle de Robespierre. La France monarchique, celle des chefs-d’oeuvre comme The Artist.

Bref, le chauvinisme et la grandeur n’ont rien à voir là-dedans. Et la France a eu raison de brandir son droit de veto pour empêcher que l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et les Etats-Unis n’inclue également la culture [plus précisément l’audiovisuel], qui est et doit demeurer une exception, dans les limites du raisonnable.

La France est pourtant restée bien isolée malgré l’appel signé par 13 ministres européens de la Culture, dont l’Italien Massimo Bray. Ce partisan résolu de l’exception fait lui-même figure d’exception au sein de son gouvernement. L’étatisme qui dictait sa loi en Italie il y a quelques années a été détrôné par un libéralisme tout aussi aveugle. A cette dérive idéologique vient s’ajouter la crainte de voir l’Amérique taxer nos produits d’excellence comme le parmesan, l’huile d’olive ou les pâtes. La culture reste le parent pauvre de l’Italie.

Les plus ardents avocats de l’Europe sont de grands réalisateurs américains comme Spielberg et Scorsese, preuve s’il en est que nous n’avons pas affaire à une caricature néogaulliste. Spielberg et Scorsese ne se seraient sûrement pas dérangés pour défendre l’emploi, le travail et le capital français. Ils paient leur dette à Truffaut et à Rossellini, à Louis Malle et à Fellini. Et ils craignent que ce "joujou hors de prix" qu’est l’industrie cinéma topographique américaine ne tarisse le cinéma d’auteur à sa source. L’exception culturelle n’est pas un remake de l’ostracisme qui a frappé la culture et le cinéma américains à partir des années 1930 (en réalité Hollywood a acquis ses lettres de noblesse grâce aux réfugiés du cinéma européen, de Lubitsch à Garbo en passant par Dietrich). Préférer la vitrine exclusive d’Inès de La Fressange au libre-échange incarné par Pamela Anderson ne relève guère de l’autarcie protectionniste.

Le Palais Royal de Versailles une avance. C’est à cette loi des quotas, qui impose à Canal + mais aussi aux chaînes italiennes de consacrer une petite part de leurs recettes à la production cinématographique, que nous devons le cinéma de Giuseppe Tornatore [réalisateur de Cinema Paradis. Sans cette cagnotte, française entre autres, nous n’aurions jamais pu voir Un temps pour l’ivresse des chevaux, une coproduction franco-iranienne, ou Wadjda, produit conjointement par l’Allemagne et l’Arabie Saoudite. La preuve qu’une juste dose d’identité nationale, loin de ghettôiser le cinéma, sert à le désenclaver.

Cela n’empêche pas les journaux allemands et anglais, dans une alliance renouvelée de libéralisme protestant anti-latin, de dénoncer des droits de douane dus à un excès d’ego. The Dally Telegraph accuse : Ils ont toujours une tour Eiffel d’avance, un Voltaire que les autres n’ont pas... Paris est pour eux la seule ville au monde dont se dégagent mille atmosphères différentes, un rêve éveillé, une foire aux merveilles. Bientôt s’appeler John sera interdit par la loi. L’exception culturelle est peut-être la seule manière de défendre le droit d’auteur contre les pratiques sauvages de Google, Facebook, Youtube, Microsoft et Apple. Que serait la musique italienne sans les quotas à la radio ? Et qui produirait des téléfilms et des feuilletons pour endiguer ne serait-ce qu’un peu le déferlement des séries NCIS, Trône de fer [Game of Thrones], Les Experts, Grey’s Anatorny, New York police judiciaire sur nos écrans ?

La survie de la Mostra de Venise dépend de l’exception culturelle, qui réserve des quotas de financement à la promotion des films. Pouvons-nous en faire l’économie ? Sans doute pas, même s’il est vrai que l’exception culturelle dans "sa version italienne s’est souvent fourvoyée en gaspillant et en aidant des cinéastes parasites. Cela dit, les choses vont mieux grâce à des films comme Gomorra, de Matteo Garrone, Il Divo, de Paolo Sorrentino, Educazione stberiana, de Gabriele Salvatores... Voilà pourquoi il serait dommage d’abandonner la France dans cette bataille. Seule une exception culturelle saine et consciente peut nous aider à résister à l’impérialisme, à une hégémonie culturelle dont nous reconnaissons la légitimité, conquise à force de génie et d’imagination par le capitalisme le plus libre, mais aussi le plus impitoyable au monde.

La France une Nation bien Romantique

Avant l’accord des ministres du Commerce européens en vue des négociations entre l’UE et les Etats-Unis, l’intransigeance française inquiétait outre-Atlantique.

L’accord de libre-échange entre les Etats-Unis et l’Union européenne achoppe sur diffférents points - des poulets américains au chlore à la protection européenne des données personnelles, en passant par les subventions agricoles des deux camps. Mais une question menace de faire capoter les négociations avant même qu’elles n’aient débuté : l’exception culturelle française. Cette "exception" est le dispositif français de subventions, de taxes et de quotas appliqué au cinéma, à la télévision, à la musique et aux arts. Le gouvernement taxe l’ensemble des activités culturelles et utilise les fonds pour soutenir artistes et réalisateurs. Les interprètes profitent également des quotas imposés sur les chansons, émissions de télévision et films étrangers (en fait américains) pouvant être diffusés en France.

La Commission européenne mène les négociations sur le libre-échange au nom de l’ensemble de l’Union, mais les Etats membres doivent approuver le mandat qui lui est accordé à cette fin. Et, depuis l’annonce du lancement de ces négociations, au début de l’année, la France menace de bloquer tout le processus si l’exception culturelle n’est pas retirée préalablement des discussions. [La position française était soutenue par le Parlement européen, les ministres de la Culture d’une dizaine de pays et des artistes comme Spielberg, Costa-Gavras ou Hazanavicius.] En d’autres termes, ce pays en récession, avec un taux de chômage de 12 % et un président qui ne recueille que 29 % d’opinions favorables, est prêt à faire avorter un accord commercial de plusieurs milliers de milliards de dollars par amour pour ses auteurs. Et dire qu’on croyait le romantisme mort !

Aujourd’hui, le cinéma français ne se limite plus à des histoires sinistres ou libertines. C’est aussi une industrie de plusieurs milliards d’euros. Taken 2, le film d’action avec Liam Neeson qui est sorti l’an dernier, était un produit culturel français. Même chose pour The Artist, sorti en 2011, qui a raflé une série d’oscars à Hollywood. Pourtant, la France a réalisé un tour de force en présentant le secteur comme une fleur fragile qui, sans un gouvernement protectionniste, se fanerait instantanément.

Une zone de libre-échange transatlantique est la proposition la plus stimulante. Des lobbys chercheront à protéger l’industrie, mais retirer des secteurs entiers de l’accord avant même le début des négociations est un mauvais présage. Si la France veut conserver son exception culturelle, peut-être le reste de l’Europe devrait-il lui donner satisfaction en l’excluant des pourparlers.

Légitime exception Française

Re voilà la polémique autour de la fameuse exception culturelle française, dispositif combinant subventions, quotas et allégements fiscaux pour soutenir le cinéma, la télévision et la musique. Paris menace de faire avorter le projet d’accord commercial entre les Etats-Unis et l’Union européenne si celui-ci ne lui permet pas de maintenir cette exception. Comme toujours, ses détracteurs raillent la France, sa haine de la culture anglo-saxonne et ses illusions de grandeur. Ils se trompent : la France accueille à bras ouverts les produits culturels étrangers, et les arguments en faveur de cette exception culturelle sont mesurés et raisonnables. Puisque la barrière de la langue semble empêcher les Français de plaider eux-mêmes leur cause en anglais, je me sens l’obligation, moi qui suis Parisien depuis 2002, de le faire pour eux.

Il y a cinquante ans, quand les Français ont commencé à protéger leurs produits culturels, l’esprit anti-anglo-saxon a joué un rôle. Mais cette hostilité a disparu. A partir des années 1990, quand Internet a chassé son précurseur français, le Minitel, les Français ont commencé à admettre qu’ils vivaient malheureusement dans un monde anglophone - et la transition est en cours, souvent avec bonheur. Aujourd’hui, à Paris, la culture américaine est omniprésente.

La récente exposition des peintures d’Edward Hopper a été un triomphe. J’ai vu des foules parisiennes en délire accueillir André Agassi à Roland-Garros. J’ai vu aussi des intellectuels français assister à un cours de Bruce Ackerman, professeur de droit à Yale, s’imprégnant de sa sagesse en anglais. Le mois dernier, l’Assemblée nationale a voté une loi visant à promouvoir l’usage de l’anglais dans les universités françaises. Les quatre films ayant le plus rapporté ces derniers temps en France ont été produits à Hollywood, et ce malgré la taxe de soutien au cinéma français prélevée sur tous les billets. L’exception culturelle n’est en rien un blocus des produits culturels américains ; ce n’est d’ailleurs pas son objectif. Un rapport officiel des autorités françaises [le rapport Lescure] rappelait récemment que cette politique n’est pas "l’expression d’une conception défensive de la culture".

Il faut en effet voir dans l’exception française un outil positif, pensé pour préserver une niche qui puisse accueillir certains produits culturels français. La France accepte parfaitement que l’essentiel du marché mondial du cinéma et de la télévision soit en anglais. L’exception culturelle entend simplement faire en sorte que la culture française obtienne elle aussi des financements. Car ce n’est pas la main invisible du marché qui s’en chargera. Etant donné la vie du français comme grande langue mondiale et l’intérêt des étrangers pour une France qui soit autre chose qu’une destination touristique et gastronomique, les cinéphiles étrangers sont de plus en plus rares à suivre le septième art hexagonal. Le dernier grand succès français au cinéma, The Artist, récompensé en 2012 par cinq oscars, était un film muet, délesté donc du handicap linguistique.

A cela s’ajoute la surproduction cinématographique mondiale. Il y a cinquante ans, très peu de pays avaient produit ne serait-ce qu’un seul film ; aujourd’hui, tous les gamins qui ont un iPhone en sont capables. D’où une concurrence d’une ampleur inédite. Si Jean Renoir avait réalisé sa Grande Illusion aujourd’hui, et non en 1937, son public à l’étranger se serait résumé aux dix-sept cinéphiles d’une salle d’art et d’essai de Greenwich Village.

C’est pourquoi l’Etat français donne un coup de pouce à ses artistes. Les taxes imposées aux chaînes de télévision, aux films et aux fournisseurs d’accès Internet font beaucoup ricaner à l’étranger. Pourtant, de très nombreux autres pays subventionnent leurs arts. Les exemptions fiscales accordées par les Etats-Unis aux mécènes sont pas autre chose. En avril, Leonard Lauder, héritier de l’empire cosmétique Estée Lauder, a fait don au Metropolitan Museum de New York de tableaux cubistes d’une valeur dépassant le milliard de dollars. A elle seule, cette somme est pratiquement équivalente au milliard d’euros de subventions que la France accorde chaque année à son cinéma.

Caricatures. Certains des films français subventionnés sont des navets, certes ; mais d’autres sont de petits bijoux. Ils viennent enrichir non seulement la culture française, mais aussi la culture mondiale. Il est de charmants petits films français des années i99o, comme Le bonheur est dans le pré ou Western, qui continuent de me trotter dans la tête. Ces productions ne pouvaient espérer se lancer à l’international et décrocher le jackpot, contrairement à leurs équivalents britanniques, comme ce fut le cas de Quatre mariages et un enterrement. Il n’en reste pas moins que la disparition de la culture française serait une perte pour le monde entier.

Aujourd’hui, alors que les produits culturels ont colonisé Internet, la France planche sur les moyens de taxer aussi ce mode de diffusion. Le gouvernement envisage ainsi une taxe de 1% sur les smart-phones et les tablettes connectées, ce que l’on interprète inévitablement à l’étranger comme un refus de la France de vivre au XXI siècle. Mais il faut plutôt y voir le prolongement logique de l’exception culturelle, politique mesurée qui a fait ses preuves. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que treize autres pays de l’UE aient apporté leur soutien à la position française en matière de culture dans une lettre à la Commission.

La querelle illustre en fait un problème plus vaste : quel que soit le sujet, les arguments de la France sont systématiquement caricaturés. Le monde ne parlant pas le français, il entend rarement ce que disent les Français. De ce fait, c’est le discours anglo-saxon qui prévaut, selon lequel 30 % des étudiants qui font des études à l’étranger vont aux Etats-Unis, 18 % au Royaume-Uni et 13% en Allemagne. La France, elle, n’en accueille que 11 %, beaucoup d’entre eux provenant de ses anciennes colonies d’Afrique.

La France républicaine n’a pas vraiment de quoi séduire les étudiants des Brics - Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud -, où l’anglais est largement enseigné. Pourtant, elle aimerait qu’il en soit autrement. Car, généralement, les étudiants étrangers, qui acquittent des droits d’inscription élevés, repartent chez eux avec la tête pleine de bons souvenirs de leur séjour et deviennent d’enthousiastes représentants des pays où ils ont passé un an ou deux de leur vie. Bref, faire cours en anglais, c’est tout simplement bon pour les affaires.

Une forme de barbarie

Bon pour les affaires ? Tout le problème est là, s’inquiètent les opposants à la réforme de l’université. Ce texte n’est pas au service de l’apprentissage et du savoir. Il n’est qu’un nouvel exemple déplorable de la commercialisation de secteurs où n’entrait autrefois aucune notion de perte et de profit. C’est un exemple type, continuent les critiques, de la mondialisation, ce phénomène culturellement anglo-saxon, ce processus qui détruit les cultures et les identités. Cette mondialisation à l’oeuvre dans les universités françaises est une forme de barbarie.

Il est tout à fait concevable que, dans un avenir lointain, le français subisse un tel sort. Mais, pour l’heure, la France a un problème plus urgent : le niveau médiocre de ses universités. Dans la récente liste des dix meilleures universités du monde du Times Higher Education, Oxford se classe à la quatrième place, Cambridge à la sixième et l’Imperial College London à la huitième. Parmi les 50 meilleurs établissements, on trouve également le University College London, l’université d’Edimbourg et la London School of Economics. Mais toujours pas l’ombre d’une fac française. Il faut attendre la cinquante-neuvième place.

Notez que les universités d’Allemagne et de Suède sont mieux classées que celles de l’Hexagone. Cela ne tiendrait-il pas simplement au fait que dans ces deux pays -contrairement à ce qui se passe en France- l’anglais est bien enseigné et les étudiants n’ont généralement pas de difficulté à lire et à écrire cette langue ? Rappelons que ces compétences sont très importantes pour les étudiants des domaines des sciences, du commerce et des médias. Bien que la France soit un pays traditionnellement salué pour sa culture et sa rigueur intellectuelle, elle s’est peut-être progressivement coupée de la scène intellectuelle internationale en érigeant des barrières là où il ne devrait pas yen avoir.

Il y a vingt ans, la France a adopté une loi [la loi Toubon] qui rend le français obligatoire dans tous les programmes audiovisuels, à l’exception des oeuvres musicales et des films en-version originale. De même, le français est la langue obligatoire des publicités, des communications professionnelles et de tous les contrats commerciaux. La France a remonté le pont-levis : à la guerre comme à la guerre, il faut maintenir les produits en langue étrangère hors du territoire national, surtout s’ils sont en anglais.

Répondre à cet article