Camus, pour ses cent ans.

Jeudi 26 décembre 2013 // La France


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Encore et toujours, Albert Camus ? Oui, il m’est arrivé régulièrement d’évoquer la personnalité et la pensée de cet écrivain fraternel, et je ne parviens pas à m’en déprendre. Pour des tas de raisons, dont la principale n’est pas que, parmi ses contemporains, il fut un de ceux qui se trompa le moins. Le plus intéressant est de comprendre pourquoi il resta lucide à l’encontre de tant d’autres qui, par ailleurs, le regardaient de haut. C’est son humanité, plus encore que la force de son discernement, qui fait qu’il a posé un certain regard sur le monde et ses semblables, en refusant de sombrer dans les vertiges trop forts des idéologies. Sartre l’avait parfaitement saisi, et le bel hommage qu’il lui rendit à sa mort, vise extraordinairement juste : « Il représentait en ce siècle, et contre l’histoire, l’héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont les oeuvres constituent peut-être ce qu’il y a de plus original dans les lettres françaises Son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel, livrait un combat douteux contre les événements massifs et déformés de ce temps. Mais, inversement, par l’opiniâtreté de ses refus, il réaffirmait, au cœur de notre époque, contre les machiavéliens, contre le veau d’or du réalisme, l’existence du fait moral.

Il y avait quelque vertu, de la part du directeur des « Temps modernes ». à reconnaître, une telle supériorité à son ancien compagnon, car elle était un déni de lui-même. La seule réserve (plus significative d’un trouble personnel que d’une méchanceté) tenait à cette expression péjorative de combat douteux, mais s’il n’y avait pas eu de doute, toute la politique sartrienne était délégitimée !

La restriction n’enlève rien à la justesse de l’hommage, vaut d’abord par la référence aux moralistes français, que Nietzsche admirait tant. Sartre coupait court à la polémique qu’il avait lui-même alimentée, sur la prétendue incompétence. philosophique de l’auteur de « L’homme révolté ». Le génie de ce dernier n’était pas d’ordre dialectique ou apodictique, il se référait à une psychologie supérieure, toujours en tension avec ce qui donne un prix aux actions humaines. C’est ce que ne supportait pas un Jean-Jacques Brochier, dont on a retenu au moins le titre du pamphlet méprisant sur le philosophe pour classe terminale.

 Bons sentiments, vertuisme, psychologie, autant de petite monnaie propre à capter la sympathie d’un public médiocre, inapte aux grandes spéculations mais surtout insensible aux défis de l’histoire. Avec la distance, cette commisération ne passe plus du tout, et les admirateurs de Simone de Beauvoir, qui réclament l’entrée de leur héroïne au Panthéon, se gardent bien de rappeler sa justification inconditionnelle du régime sanglant de Mao Tsé-toung. Camus n’a jamais éprouvé la tentation de défendre la tyrannie qui prend la justice en otage. En un temps où il était permis de louer Lénine comme l’un des démiurge du progrès et de l’émancipation, lui ne s’est jamais trompé quant à l’impérialisme d’une prétendue justice : « Pour une justice lointaine elle légitime l’injustice, pendant tout le temps de l’histoire, elle devient cette mystification que Lénine détestait plus que tout au monde.

Elle fait accepter l’injustice, le crime et le mensonge par la promesse du miracle [...] La mystification pseudo révolutionnaire, a maintenant sa formule, il faut tuer toute liberté pour conquérir l ’Empire. »

Ce que Brochier, comme la plupart des contempteurs de Camus, n’acceptait pas, c’était le modérantisme d’un homme qui refusait de se laisser aller à l’ivresse de la mystique révolutionnaire et qui n’acceptait pas la logique manichéenne de l’engagement politique. Il ne faudrait pas croire qu’il s’agit là d’un débat dépassé. Il se prolonge encore de nos jours dans certaines controverses historiques, celles qui touchent, par exemple, à l’histoire de la colonisation. Certes, l’horreur principale du colonialisme peut se défendre dès lors que celui-ci sous-entend une sorte de mépris ou de morgue à l’égard du colonisé. Pour autant l’examen rigoureux des entreprises coloniales amène à mesurer la condamnation, ne serait-ce qu’en référence à un des processus constants de la civilisation dont tous les peuples, et le nôtre d’abord, ont été tributaires. Mais en ce qui concerne Camus, on devine ce que serait sa consternation face aux stéréotypes qui stigmatisent aujourd’hui les pieds-noirs, définitivement maudits. Les faire passer unilatéralement pour des exploiteurs de la population arabo-musulmane est une infamie, difficilement contestée dès lors que la réprobation est totale à l’égard de cette colonisation à laquelle aucun aspect positif n’est reconnu. Certes, les « Chroniques algériennes » du jeune journaliste d’Alger républicain n’inspirent aucune indulgence, ne serait-ce qu’à l’égard de la déshérence dans laquelle la puissance française abandonnait la Kabylie.

Ce fut un des premiers livres de Camus que je lus, et je ne l’ai jamais oublié. Mais cela n’empêchait pas en même temps l’amour de l’enfant de Bellecour pour le petit peuple dont il était solidaire.

Le temps a estompé l’âpreté des échanges entre les camps tranchés des années soixante. La condamnation que Sartre et les siens faisaient peser sur l’homme qui ne voulait être « ni bourreau ni victime » n’a pas vraiment été levée dans l’esprit de beaucoup. Il suffit de lire les gloses qui se poursuivent autour de la fameuse phrase prononcée par Camus au moment de la remise de son prix Nobel, pour être édifié : « J’aime la justice mais je défendrai ma mère avant la justice. » Si j’en crois l’excellent critique de Libération qu’est Philippe Lançon, la phrase exacte n’était pas celle-là : « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. » C’est sans équivoque. La prétendue justice s’exerce alors sur le mode du terrorisme le plus aveugle. C’est ce terrorisme que refuse l’écrivain. Ce n’est pas l’exigence de justice. Le procès qui lui fut fait à l’époque était sans équivoque. Loin des beaux sentiments humanistes et de la position politique originale de qui veut trouver un compromis, les réalistes ont opté pour le sens de l’histoire et ses impitoyables exigences. Camus est d’une autre espèce, et il rendra hommage aux siens dans « Le Premier homme , ce roman inachevé dont on retrouvera le manuscrit dans la voiture où il s’est tué à quarante-six ans. C’est qu’il est décidément très loin de l’Histoire de ses ennemis, l’Histoire obligatoire où ils avaient installé leurs fauteuils dans le bon sens. Alain Finkielkraut, remarque à propos de ce dernier livre : « A ces humbles très silencieux, que la division globale du monde entre oppresseurs et opprimés efface dédaigneusement des tablettes, il offre pieusement l’asile de l’œuvre. » Singularité inoubliable de Camus.

Jean-Jacques Brochier - « Camus, philosophe pour classe terminale », Balland.
Albert Camus « Chroniques algériennes », Gallimard.
Albert Camus « L’homme révolté », Gallimard.
Alain Finkielkraut « Un coeur intelligent », Stock Flammarion.

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