Cameron l’inflexible.

Jeudi 14 août 2014 // L’Europe

Derrière leurs sourires de circonstance, les vingt-six chefs d’État et de gouvernement, qui se sont entendus, vendredi dernier, pour soumettre à l’approbation du Parlement européen la nomination de Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission de Bruxelles, ne sont pas dupes de l’arithmétique : ils savent qu’au-delà de ce plébiscite, l’opposition du Royaume-Uni et de la Hongrie à cette décision pourrait déboucher sur une crise sans précédent depuis l’adhésion de Londres au Marché commun, en 1973.

Il suffit pour cela que le premier ministre britannique, David Cameron, gagne les législatives de 2015. Une éventualité plus qu’envisageable et dont personne ne doute qu’elle le conduira à tenir sa promesse de janvier 2013 : organiser, d’ici à 2017, un référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union. « Je fais ce que je dis », a insisté Cameron, vendredi soir, en prenant acte de sa défaite.

Un engagement que la presse britannique, peu amène, d’ordinaire, avec les perdants, semble prendre très au sérieux : « Un pas de plus vers la sortie », titrait samedi en une le Daily Telegraph ; « La sortie se rapproche », renchérissait le Times, en ajoutant qu’en restant inflexible, Cameron avait « renforcé la position de la Grande-Bretagne » mais aussi ses chances de gagner les législatives, tandis que le Guardian ironisait sur un système "pseudo-démocratique" aboutissant à la désignation d’un candidat dont personne ne voulait au départ.

Y compris Angela Merkel, qui ne s’est ralliée à la candidature Juncker que sous la pression de la CDU et en vertu de l’accord passé entre cette dernière et le SPD au Parlement européen (Valeurs Actuelles du 26juin). Seul l’independent, historiquement proeuropéen, déplorait l’attitude de David Cameron, tout en reconnaissant que celle-ci contribuerait à renforcer la vague eurosceptique qui ne cesse d’enfler au Royaume-Uni et s’est traduite, le 25 mai, par l’envoi des 24 députés qu’a fait élire l’Ukip, plus 19 conservateurs, à Strasbourg, contre 20 seulement pour les travaillistes...

Dans l’opposition farouche de Cameron à Juncker se concentre tout ce que les Britanniques reprochent depuis des années à la supranationalité européenne : un centralisme niveleur empêchant les États d’agir à leur guise pour défendre leurs intérêts. N’ayant ratifié le traité de Maastricht qu’en échange d’une double exemption (de l’adhésion à la monnaie unique et de l’adoption de la Charte sociale européenne, jugée dangereuse pour leur compétitivité), les Britanniques ont vu, sans déplaisir, leurs partenaires s’enfoncer dans la crise et le chômage de masse - à l’exception des Allemands, dont l’économie s’est toujours accommodée d’un euro-fort, comme jadis d’un mark fort, l’excellence de leurs produits corrigeant les handicaps de change.

Mais cette fois, le Royaume-Uni sent bien qu’il est devenu périlleux pour lui d’être simultanément à l’intérieur et l’extérieur du système. Depuis Maastricht, en effet, les traités européen successifs (Amsterdam, en 1997, Lisbonne, en 2007) vont tous dans le sen d’un renforcement des prérogative communautaires : Charte sociale ou pas, le Parlement britannique, dont la devise fut longtemps qu’il pouvait tout faire « sauf changer un homme en femme » est soumis, comme les autres, la transposition croissante de normes européennes définies à la majorité qualifiée et qui s’imposent dans son droit interne. De sorte que si elle continue à échapper aux contraintes de l’euro (pacte de stabilité de 1996, traité budgétaire de 2012, etc.), l’économie britannique doit compter avec une législation chaque année plus contraignante. C’est de cela que les Britanniques ne veulent plus.

David Cameron, qui, en 2008, avait violemment reproché à son prédécesseur (travailliste) Gordon Brown de ne pas soumettre à référendum le traité de Lisbonne, comme le souhaitaient 80 % de ses concitoyens, est, de ce point de vue, parfaitement cohérent avec lui-même. Et c’est sans doute pour cela qu’il est soutenu par l’opinion britannique dans sa volonté de mettre un coup d’arrêt à l’évolution fédérale de l’Union. En allant jusqu’au "Brexit" (pour British exit) que prônent sans relâche les tabloïds ?

Officiellement, le premier ministre ne cherche qu’à réorienter l’Union vers plus d’efficacité et moins de centralisation. Il l’a encore répété, vendredi, à Bruxelles, en disant son souhait de voir, dans les prochaines années, rapatrier vers les États certaines prérogatives indûment exercées par Bruxelles. En matière économique, bien sûr, mais aussi s’agissant de l’immigration et des questions de justice, dont les principes sont fixés, de manière croissante, par la jurisprudence de la Cour de Luxembourg... Mais en assimilant la désignation de Jean-Claude Juncker à un "jour néfaste" pour l’Europe, il ne cache pas son pessimisme quant aux chances de la voir se réformer dans le sens qu’il souhaite !

Face à sa détermination d’organiser un référendum et aux chances assez sérieuses de voir les Britanniques dire goodbye à un système dont ils estiment tirer de moins en moins d’avantages, que peuvent faire les institutions européennes ?

Mezza voice, un grand chantage a commencé : dans les couloirs de la Commission, on évoque carrément l’éventualité de voir le Royaume-Uni voler en éclats s’il devait quitter l’Union européenne. Explication : si l’Écosse vote, le 18 septembre prochain, pour son indépendance (en fait, une autonomie accrue de son Parlement, qui serait, du coup, habilité à se prononcer pour une sécession), rien n’empêcherait celle-ci d’adhérer directement à l’Union européenne et même d’adopter l’euro... Ce qui diminuerait d’un tiers la superficie du Royaume-Uni (aujourd’hui composé de l’Angleterre, de l’Écosse, du pays de Galles et de l’Irlande du Nord). Et n’en ferait plus, à en croire les officines bruxelloises qui agitent cette menace, qu’une puissance de second rang dont les jours seraient comptés comme membre du Conseil de sécurité de l’Onu...

L’hypothèse, pour l’heure, n’impressionne guère le gouvernement britannique (qui sait mieux que quiconque que le Royaume-Uni tire d’abord sa puissance de la City et son influence de l’appartenance au club nucléaire mondial) et n’est pas du goût des Allemands qui, après avoir imposé Juncker, souhaiteraient désormais calmer le jeu avec Londres...

Face à l’offensive de la gauche européenne, qui, emmenée par François Hollande et Matteo Renzi, veut imposer un assouplissement des règles budgétaires, Angela Merkel, qui veut moins que jamais en entendre parler, a en effet besoin, désormais, d’un allié solide. À l’issue du sommet de Bruxelles, le premier ministre finlandais, Alexander Stubb, qui passe pour un porte-parole officieux de la chancelière, a ainsi exprimé le vœu que les chefs d’État et de gouvernement fixent à M. Juncker un programme de « libéralisation » économique, « plus près de la position britannique ».

Une proposition qui n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Et démontre à David Cameron que s’il a échoué à bloquer la nomination de Juncker, son intransigeance n’a peut- être pas été inutile...

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