Mediapart

Cahuzac : le grand revirement de Moscovici

Par Dan ISRAEL

Jeudi 4 avril 2013 // La France

Comme un changement d’atmosphère. Et de discours. La tonalité dominante sur l’affaire Cahuzac, politique mais aussi médiatique, a profondément changé depuis l’ouverture, le 19 mars, d’une information judiciaire pour « blanchiment de fraude fiscale », et la démission du ministre délégué au Budget dans la foulée (lire notre dossier complet). Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter celui qui fut le ministre de tutelle de Cahuzac, Pierre Moscovici, ministre de l’économie.

Sur BFM TV il y a quelques jours, Moscovici avait déjà suggéré qu’il n’entendait plus défendre ouvertement celui dont il assurait pourtant en janvier qu’il passerait toute l’année 2013 à Bercy. Face à Jean-Jacques Bourdin le 21 mars, le ministre de l’économie avait ainsi affirmé : « À lui de dire sa vérité et de la démontrer. »

Le passage de « Mosco » à Dimanche + sur Canal, le 24 mars, a été encore plus révélateur du changement de ton envers Cahuzac. « S’il m’avait menti, j’en serai éminemment déçu », a lancé le ministre. Clairement embarrassé, il a été longuement interrogé par Anne-Sophie Lapix sur la fameuse réponse que les autorités suisses ont adressée début février à Bercy quant à l’existence ou non d’un compte de Jérôme Cahuzac à l’UBS de Genève. C’est le ministère qui avait lancé cette demande d’entraide administrative fin janvier. Et sans qu’aucun journaliste ne voie ce document, la plupart des titres de presse avaient assuré que la réponse suisse dédouanait Cahuzac de tout soupçon. Le Nouvel Observateur y avait consacré le 5 février un article plein de conditionnels.

À la question : Cahuzac a-t-il fermé un compte à l’UBS de Genève en 2010, le papier indiquait : « Il semble que ce ne soit pas le cas. » Le Journal du dimanche n’avait pas eu ces pudeurs, en titrant le 9 février : « Les Suisses blanchissent Cahuzac ». L’article était basé sur des sources anonymes situées à « Bercy » ou dans l’entourage de Pierre Moscovici.

Sur le plateau de Lapix, Moscovici a donc une obsession : démentir toute volonté de manipulation de sa part. Il est en effet aisé d’analyser (et nous l’avons fait) la demande d’entraide administrative comme une manière de court-circuiter l’enquête du parquet, qui s’intéressait alors à l’existence du compte. Quant à l’écho médiatique accordé à la réponse suisse, difficile de ne pas y voir la patte de Stéphane Fouks, le patron d’Euro-RSCG (aujourd’hui rebaptisée Havas Worldwide), à la manœuvre dès avant la publication des premières révélations de Mediapart, le 5 décembre. Nous relations ici cette guerre de com des premiers jours.

« Je n’ai pas cherché à blanchir, à innocenter, je n’ai pas participé à l’opération de communication qui a été évoquée à travers le Journal du dimanche », assure désormais le ministre de l’économie, cherchant à minimiser son rôle : « J’ai fait jouer, ou plutôt c’est la Direction générale des finances publiques qui a fait jouer ce mécanisme. Une lettre a été renvoyée. Cette lettre, je l’ai vue, je ne l’ai pas, je ne l’ai jamais eue, elle ne m’était pas adressée. (…) Je ne l’ai pas montrée, je ne l’ai pas brandie, je ne l’ai pas donnée à Stéphane Fouks, je ne l’ai pas donnée à Euro-RSCG, je ne l’ai pas davantage donnée à Mediapart. »

Pierre Moscovici à Dimanche Plus - 24 mars 2013

La prudence nouvelle du ton frappe. La justice ayant considéré qu’elle ne pouvait pas balayer les affirmations de Mediapart, il convient désormais de se désolidariser des dénégations véhémentes et répétées de Jérôme Cahuzac et de ses conseils. Il y a moins de deux mois, les dispositions de Moscovici étaient tout autres. Il faut réentendre ses arguments, et son assurance tranquille, sur France Inter le 7 février dernier. La réponse suisse venait de parvenir à Bercy, et il n’était à l’époque nullement question de minimiser le rôle qu’avait joué Moscovici.

« C’est vrai que j’ai demandé, comme ministre des finances, que jouent des mécanismes qu’on appelle des mécanismes d’entraide fiscale, qui existent depuis 2009 avec la Suisse », déclarait alors le ministre. « J’ai reçu un document que j’ai transmis à qui de droit, c’est-à-dire à ceux qui sont en train de mener une information judiciaire, à la justice », assurait-il encore, en laissant clairement entendre qu’il n’avait aucun doute sur l’innocence de Cahuzac.

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