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CÔTE D’IVOIRE - La réconciliation s’éloigne-t-elle ?

Samedi 11 mai 2013 // L’Afrique

Les élections locales organisées dimanche 21 avril ont connu de graves incidents, non seulement, dans les deux principales villes du pays, Abidjan et Yamoussoukro, mais, aussi, dans plusieurs localités de l’intérieur. D’habitude calme, la ville natale du père de la nation, Félix Houphouët-Boigny, a connu un inhabituel climat de routes barrées par les manifestants qui incendiaient les pneus des voitures et des poubelles, provoquant des odeurs nauséabondes et un sentiment de grand malaise. Mêmes scènes d’horreur, à Koumassi, Adjamé et Treichville, trois quartiers populaires de la capitale économique, Abidjan, qui furent très disputés entre les deux grands partis de la majorité, à savoir, le RDR du président Alassane Ouattara et le PDCI-RDA de l’ancien président Henri Konan Bédié.

Des urnes ont été détruites sous l’oeil ébahi des policiers et gendarmes, complètement débordés par la grande foule des mécontents. Rien qu’à Treichville, on a dénombré pas moins de 200 casseurs ». En l’absence d’une entente préalable, les deux alliés sont allés au scrutin chacun gardant son autonomie, avec l’ambition non dissimulée du PDCI-RDA de montrer sa véritable force sur le terrain et d’en découdre avec son allié du RHDP. A Ferkessédougou, dans le Nord du pays, le siège local de la Commission électorale indépendante (CEI) a carrément été saccagé, les ordinateurs emportés.

De l’avis général, ces élections locales ont été un échec au niveau de leur organisation. A trois années d’une périlleuse élection présidentielle qui s’annonce d’ores et déjà très difficile pour le président Alassane Ouattara, le ratage du 21 avril n’est pas rassurant. Il est même inquiétant pour les soutiens internationaux du régime. Alassane Ouattara, visiblement, n’est pas l’homme qu’il faut pour réconcilier les Ivoiriens. De son côté, le ministre de l’Intérieur, Hamed Bakayoko, s’est montré d’une incompétence notoire. Si la Côte d’Ivoire était une démocratie (parfaite), il aurait logiquement démissionné. Ne l’ayant pas fait, il appartient au président de la République de tirer, lui-même, les leçons sur un ministre souvent défaillant dans l’exercice de ses fonctions alors qu’il est supposé être (le) principal élément du dispositif.

Les trois dernières années du mandat d’Alassane Ouattara seront déterminantes pour sa survie politique. Le président de Côte d’Ivoire n’aura plus droit à l’erreur. Son sort sera lié à celui de son prédécesseur Laurent Gbagbo dont la Cour européenne de justice (CEJ) a validé mardi 23 avril, des sanctions imposées par l’Union européenne à son encontre et de plusieurs membres de son entourage dont le gel de leurs avoirs et l’interdiction de voyager, en rejetant du même coup les recours introduits par les plaignants. Ces sanctions imposées en 2011 au régime de l’ancien président et qui visaient à asphyxier économiquement son pouvoir pour le forcer à le céder à son rival Alassane Ouattara, restent donc en vigueur. Par ailleurs, Laurent Gbagbo est détenu depuis fin 2011, à La Haye, par la Cour pénale internationale (CPI) qui le soupçonne d’être « co-auteur indirect » de crimes contre l’humanité commis pendant les violences post-électorales de 2010-2011.

Ces violences ont entraîné la mort de plus de 3.000 personnes, et ont laissé de profondes fissures dans le pays. Mise en place en 2011 pour rassembler les deux camps ennemis après les affrontements sanglants qui avaient permis l’intervention militaire de l’armée française et des soldats sous l’emblème des Nations-Unies, la Commission Dialogue Vérité et Réconciliation présidée par Charles Konan Banny, un dignitaire du camp des vainqueurs, a du plomb dans l’aile. La non entente affichée par ces élections, et les violences qui les ont affectées, montrent que la réconciliation n’est pas pour demain. Ou plus exactement, elle ne se fera pas sous Alassane Ouattara. Le FPI refuse une paix des braves avec le pistolet pointé sous la tempe.

Plus grave pour Alassane Ouattara, pour le déstabiliser, Laurent Gbagbo, depuis sa prison de la CPI, a demandé que les militants de son parti appuient là où ça fait mal. Conséquence, pendant les locales, le FPI a boycotté le scrutin en ne présentant aucun candidat, mais a appelé à voter les candidats PDCI-RDA et indépendants, sur tout le territoire. La « Grande Dame » en a profité pour faire mordre la poussière à plusieurs ministres RDR et non les moindres comme Cissé Bakongo, Anne Ouleto et bien d’autres. Henri Konan Bédié est politiquement renforcé. Cela dit, on ne doit pas tirer des conclusions hâtives même si une alliance PDCI/FPI est bien possible dans la perspective de l’élection présidentielle de 2015. Dans un communiqué diffusé le 25 avril, le FPI a appelé à la constitution d’une telle alliance qui permettrait l’isolement du RDR. Le FPI, dans l’état actuel, avec son leader emprisonné à La Haye, peut être prêt à soutenir un candidat PDCI en 2015 pour se venger d’Alassane Ouattara.

Mais, en tant que président de la République, ce dernier dispose encore de quelques cartes en main pour éviter sa mort politique qui s’organise sous ses yeux. A quel prix le ferait-il ? Ces 3 prochaines années ne seront pas de tout repos pour lui. Alassane Ouattara devra montrer qu’il est, lui aussi, une bête politique. Comme son faux jumeau... Laurent Gbgabo.

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