Brésil : Un boulevart pour les classes moyennes.

Lundi 5 novembre 2012 // Le Monde

En quelques années, des dizaines de millions de Brésiliens ont accédé à la classe moyenne. L’Avenida Brasil, artère principale de Rio, est le théâtre de ce bouleversement social.

Maria Aparecida da Silva Dias Carvalho montre fièrement son permis bleu. Signé par son employeur, il prouve qu’elle travaille comme domestique. Ce talisman, entré dans sa vie il y a six mois, est le symbole du changement social qui s’opère au Brésil. On estime que 52 millions de Brésiliens auront accédé à la classe moyenne entre 2003 et 2014. Et ce qui caractérise surtout cette classe moyenne et la rend durable, c’est la formalisation du travail. Aparecida, 43 ans, travaille dans une maison du quartier huppé de Gàvea [situé dans la zone Sud de Rio de Janeiro, dont le maire a été réélu le 7 octobre avec 65% des voix,). Six patrons, tous deux avocats, passent leurs journées dehors. Luciana, la nounou, vient juste de sortir pour aller chercher leur enfant à l’école et l’emmener à la plage. Je suis ici depuis quatre ans, mais je ne travaille ni le week-end ni les jours fériés et je rentre chez moi tous les jours Si vous habitez chez votre employeur, la journée de travail n’a pas de fin, explique-t-elle.

Aujourd’hui on n’a plus peur d’être au chômage. On va à un entretien, si le salaire ou les conditions de travail ne nous plaisent pas, on ne reste pas. Ce discours aurait été impensable il y a quinze ans dans la société hiérarchisée brésilienne. Quand Luciana s’en va, Aparecida prend en charge la maison les jours où la faxineira [femme de ménage journalière] ne vient pas. Un schéma traditionnel dans les familles privilégiées de Rio : une nounou, une domestique, un chauffeur et une faxineira. La nouveauté en revanche, c’est le permis de travail, impliquant le paiement non seulement du salaire, mais aussi des congés payés et des cotisations sociales. Aparecida vit seule à Petrôpolis [à 68 km au nord de Rio] avec ses trois filles, dont l’une est enceinte pour la deuxième fois. J’avais quatre mois de loyer en retard ; une amie m’a parlé de cet emploi à Rio. Je pensais faire deux mois pour payer le loyer mais finalement j’ai aimé ce travail. Mes patrons sont vraiment bien. Je rentre à Petropolis le vendredi après-midi et je reviens le lundi matin. La faxineira s’occupe des tâches les plus lourdes. Moi, je passe un coup de chiffon, je cuisine, je repasse.

Elle reçoit 1400 reais net par mois, plus 270 pour les tickets de bus (soit 636 euros au total), ce qui la situe officiellement dans la nouvelle classe moyenne. En prenant en compte ses filles, le revenu par tête est de 417 reais et, selon les critères du gouvernement, la classe moyenne correspond au groupe composé de familles dont le revenu par tête se situe entre 291 et 1019 reais. Soit, au total, 54% de la population.

Les maisons de la zone Sud de Rio ont souvent au moins une chambre de bonne. C’est là qu’Aarecida dort, avec, certes, l’avantage de ne pas dépenser d’argent pour son logement et sa nourriture mais aussi l’inconvénient majeur de ne pas être chez elle : "Pour moi, c’est normal, même si mes filles me manquent. Mais la chambre est confortable, il y a la télé et je peux la regarder tard le soir. Malgré tout, elle a du mal à mettre de l’argent de côté. Je mets de côté à peu près le loyer, de mes filles, l’électricité l’eau et Internet pour le travail de l’école. Un ordinateur pour ses trois filles, deux portables pour les plus âgées, l’électroménager et quelques extras. "J’ai promis à mes filles de les emmener dans la région des lacs [à l’est de Rio] quand je toucherai mon treizième mois. Maintenant, je peux leur payer les vêtements qu’elles veulent et des choses à manger plus chères, comme les yaourts, ou un goûter dehors. Je peux payer un cours d’informatique à la petite et j’aimerais qu’elle apprenne aussi l’anglais.

La nouvelle classe moyenne, c’est aussi la banlieue qui se moque de la zone Sud. Avenida Brasil, principal accès de Rio [la plus grande avenue du Brésil], a donné son nom à l’actuelle telenovela diffusée sur la chaîne Globo qui captive le pays tous les soirs à 2i heures. L’intrigue a pour objet principal la relation entre une employée de maison et sa patronne.

Les riches vont chez la classe C. Le nivellement des inégalités est la principale évolution du Brésil de ces dernières années, estime l’économiste Marcelo Neri. La croissance du pays a baissé, mais les inégalités continuent à reculer. C’est ce qui différencie le pays des autres Brics (Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). En 2011, la classe moyenne brésilienne comptait 105 millions de personnes : 40 millions de plus qu’en 2003. Le principal symbole de cette nouvelle classe moyenne n’est pas la carte bleue, ni la voiture, mais le permis de travail. Et si ces permis se sont multipliés, c’est aussi le résultat d’une meilleure éducation. C’est plus structurel qu’on ne pourrait le croire.

Cette classe moyenne n’est pas un euphémisme de la consommation, faite d’écrans plasma achetés à crédit. Elle peut décider à elle seule d’une élection. Elle n’est pas nord-américaine ni européenne, avec deux voitures et deux chiens. Pour l’instant elle a deux enfants. La répartition des revenus au Brésil ressemble à celle de la planète. En Chine ou en Inde, la nouvelle classe moyenne, ce sont des personnes qui avaient déjà un certain niveau de vie et l’ont amélioré. Au Brésil, ce sont des gens venus d’en bas. La moitié la plus pauvre du pays a progressé 550 fois plus vite que les 10 % les plus riches, explique Marcelo Neri. Pour comprendre le Brésil il faut séparer la photo du film. La photo n’est pas encore parfaite, avec les inégalités, l’économie informelle. Mais c’est mieux qu’il y a vingt ans. Et le Brésilien est heureux ; optimiste quant à l’avenir, ce qui est un trait culturel. Selon l’économiste brésilien, la telenovela Avenida Brasil montre comment cette nouvelle classe moyenne est devenue peu à peu l’objet d’attention.

Je n’ai pas voulu faire une caricature de la banlieue : j’ai voulu railler Vieira Souto [avenue du littoral bordant le quartier huppé d’Ipanema]", affirme Joào Emanuel Carneiro, le scénariste de la telenovela. "Lula [président de 2003 à 2011] et Dilma [Roussel l’actuelle présidente] en ont terminé avec la vision positive des élites. [...] Désormais, on ne se remplit plus les yeux de luxe devant un écran. En outre, l’argent n’est plus au même endroit, aujourd’hui, un plombier gagne plus qu’un universitaire. Carneiro a sur ses épaules la pression quotidienne de millions de téléspectateurs attentifs à la bataille entre Carminha, la patronne de banlieue, et Nina, son employée de maison. Un an avant la diffusion [qui a débuté en mars] du feuilleton, il s’est imprégné de ces quartiers de banlieue d’où est originaire et où continue à vivre la classe C [catégorie correspondant à la classe moyenne], que tous les marchés veulent désormais conquérir : agences de tourisme, marques de prêt-à-porter ou encore entreprises de télécoms.

On est allé voir les maisons, un club de foot-bail de deuxième division, le centre commercial de Bangu [quartier populaire de l’ouest de Rio], Madureira [dans le nord de la ville] raconte Anna Lee, chargée du repérage pour Avenida Brasil. Madureira est un quartier où se trouvent des écoles de samba historiques et où, depuis vingt ans, il y a un baile charme, une fête dédiée à la musique afro-américaine. La telenovela s’en est inspirée et désormais les gosses de riches de la zone Sud veulent s’y rendre. Le changement social passe aussi par cette inversion.

Avenida Brasil est devenu la coqueluche du nouveau Brésil : même l’élite blasée qui ne regardait pas de telenovelas repousse désormais dîners, pièces de théâtre, concerts pour voir la classe moyenne devenue personnage principal. Et cette nouvelle classe qui est en train d’entrer dans l’univers culturel le fait non pas comme simple spectatrice, mais aussi comme modèle, comme productrice. On voit des gens qui vont au théâtre ou prennent l’avion pour la première fois, note Marcelo Neri. Mais c’est une classe qui n’est pas habituée à lire. Cela provoque des préjugés de la part de la classe privilégiée. De même, cela crée des conflits à l’aéroport,parce que l’élite s’est toujours sentie chez elle dans les aéroports. La nouvelle classe moyenne gêne. Mais, du point de vue culturel, il se passe beaucoup de choses qui ne viennent pas de la culture traditionnelle, mais des banlieues.

Peu de livres. Central do Brasil est la grande gare ferroviaire de Rio qui centralise la liaison avec les banlieues. Dans le train de II h 12 pour Santa Cruz, (à une heure et demie de Rio, en direction de l’ouest, accessible en voiture via l’Avenida Brasil), il y autant de visages métis que de blancs. Un des passagers parcourt le quotidien populaire Extra, son voisin lit Politique extérieure et pouvoir militaire au Brésil. Les clichés ne survivent pas à un voyage en train. A l’arrivée, Alexandre Damascena est là. Acteur, metteur en scène, à 39 ans il habite toujours dans son quartier. Il y a de gros changements ici avec les BRT ; dit-il en montrant une station d’autobus moderne, de l’autre côté de la rue. Les BRT sont des bus rapides, avec leurs propres voies, qui relient plusieurs points de la zone Ouest [les premiers son rentrés en service en juin ils feront notamment la liaison entre l’aéroport et la Barra da Tijuca [ou Bani, quartier situé dans le sud-ouest de Rio, surnommé la Miami brésilienne, qui accueillera les installations destinées aux Jeux olympiques de 2016]. Un trajet qui durait une heure et demie se fait désormais en trois quarts d’heure ; précise Alexandre Damascena.

Nous sommes au cœur d’une zone jusqu’ici contrôlée parles milices, groupes d’anciens policiers agissant comme des gangs de trafiquants mais qui, au lieu de faire dans la drogue, contrôlent commerces et transports. `Là où il y a des difficultés de transport, il y a toujours des vans, qui font payer 7 reais pour aller à la Barra, par exemple Avec le BRT, a le ticket coûte 2,75 reais On marche jusqu’à la vieille voiture d’Alexandre Il habite toujours avec ses parents. Ma mère parle beaucoup de la telenovela, les voisines aussi, tout le monde adore L’employée de maison devient aussi méchante que la patronne. On sort du stéréotype de la brave domestique.

La voiture se trouve sur une petite place où est apparue il y a quelques années, la faculté Machado de Assis. L’université, c’est un phénomène très récent ici. Maintenant, nous en avons trois privés, surchargées, mais aucune publique. Les gens veulent étudier. Quand Alexandre a fondé sa compagnie, la Cia do Inviszvel [la compagnie de l’Invisible], il a également lancé une nouveauté dans la région : jouer des Pièces chez les gens. Parce qu’ici il n’y a pas de théâtre. Le projet a pour nom Café com Machado [un café avec Machado de Assis, célèbre écrivain brésilien]. Quand les pouvoirs publics sont absents, les gangs ou les milices prennent le relais et, comme nous sommes loin, ici, du centre de Rio, les gens ne savent pas que nous essuyons des fuscaludes, que des armes lourdes circulent. L’impunité règne. Ce qui n’est bien évidemment pas le cas lorsqu’il se passe quelque chose dans la favela de Rocinha [la plus grande du Brésil, située à proximité des beaux quartiers de la zone Sud]. Si Santa Cruz est loin de la zone Sud, pas besoin de quitter le quartier pour être connecté.

 La télévision et Internet ont permis à la ville de raccourcir les distances. Mais pour ce qui est de trouver des livres, il faut bien chercher. Un kiosque dans le centre commercial, une bibliothèque, et pas une librairie pour quasiment 200 000 personnes. Lorsque j’ai décidé d’adapter Machado de Assis, c’était pour lutter contre ça, contre le fait que le Brésilien ne lise pas. Machado devrait être le héros de la banlieue. Il est né au Morro do Livramento [la plus ancienne favela de Rio, à proximité du port de la ville] et a connu le Brésil esclavagiste. Il était mulâtre, bègue, épileptique et il n’est pas allé plus loin que l’école primaire. Mais il a appris d’autres langues, a fondé l’Académie brésilienne des lettres et est devenu le plus grand écrivain brésilien. Il peut avoir une importance symbolique ici. Comme disait Léonard de Vinci, plus on connaît, plus on aime.

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