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Brauman : « Les meilleures guerres sont celles qui n’ont pas lieu »

Par Thomas Cantaloube et Joseph Confavreux

Mercredi 25 septembre 2013 // Le Monde

Alors que Russes et Américains annoncent un accord sur la Syrie, où en sont les chercheurs et les intellectuels, peu suspects d’être des va-t-en-guerre, qui se sont prononcés, après l’attaque chimique du 21 août, pour une action militaire ? Éléments de réponse et perspectives historiques avec Rony Brauman, ancien président de MSF et aujourd’hui professeur à Sciences-Po.

Après les discussions, l’accord. Russes et Américains ont annoncé samedi avoir trouvé un terrain d’entente pour tenter de régler la crise syrienne. Il s’agit d’un plan d’élimination des armes chimiques syriennes, qui donne notamment une semaine à Damas pour présenter la liste de ces armes. À plus long terme, Damas devrait retirer ses armes chimiques à la mi-2014, a indiqué le secrétaire d’État américain, John Kerry, après trois jours de discussions à Genève avec son homologue russe, Sergueï Lavrov. Pour Lavrov, l’objectif posé par Vladimir Poutine et Barack Obama, présidents de la Russie et des États-Unis, a été atteint.

Cet accord ne règle pas définitivement la question d’une intervention. John Kerry a affirmé que Moscou et Washington « sont d’accord que la résolution de l’ONU se référera au chapitre 7 sur le recours à la force ». Mais Lavrov a au contraire précisé que l’accord, fruit du « consensus et compromis », ne prévoyait en rien un recours à la force contre Damas.

La situation syrienne aurait-elle redessiné les cartes du paysage intellectuel français en matière d’interventionnisme militaire ? À côté des habituels partisans du droit d’ingérence, comme Bernard-Henri Lévy ou André Glucksman, des « experts engagés » (voir l’article du Monde à ce sujet), tels Jean-Pierre Filiu, Nora Benkorich ou Thomas Pierret.

Rony Brauman
Rony Brauman© Street press

De même que des personnes habituellement peu suspectes de défendre les interventions militaires menées tambour battant sous l’étendard de la démocratie, au premier rang desquelles Rony Brauman, ancien président de Médecins sans Frontières (MSF) et aujourd’hui professeur à Sciences-Po. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Après avoir été longtemps opposé à une intervention militaire en Syrie, vous avez dit être favorable à des frappes ciblées sur le régime de Damas afin de sanctionner son emploi d’armes chimiques. Aujourd’hui, on semble s’éloigner de ces frappes, sans avoir sanctionné Bachar el-Assad. Estimez-vous que c’est une bonne chose ?

Oui, car la situation a évolué et les frappes ne sont pas une fin en elles-mêmes. J’ai en effet pris position pour des frappes limitées visant à détruire du matériel et non des hommes. C’est-à-dire à marquer, d’une façon qui restait nécessairement symbolique, une réprobation active et déterminée face à l’usage d’armes chimiques. Certes, aujourd’hui on court le risque de voir l’ensemble des organisations internationales (ONU, Ligue Arabe, Union Européenne…) se concentrer sur le chimique en oubliant tout le reste. C’est un piège auquel il faut prendre garde, et d’autant plus qu’il s’agit d’un processus très long, aussi bien sur le plan des négociations que sur celui de la mise en œuvre. Et on voit que les bombardements « conventionnels » se poursuivent sans relâche, des installations médicales viennent d’être attaquées délibérément et la population de la Ghouta reste en état de siège.

Il n’empêche, la bonne nouvelle sur ce fond de décombres, c’est que certains excès dans les atrocités sont considérés comme inacceptables. Et c’est l’essentiel, inacceptables par les alliés proches de Damas que sont Téhéran et Moscou, lesquels ont manifesté chacun à leur manière leur réprobation, ce qui fragilise le régime. Que Damas devienne encombrant pour ses seuls alliés, voilà qui peut ébranler le régime et rééquilibrer quelque peu le rapport des forces politiques. Et donc favoriser une issue politique.

Cette pression vient du fait qu’il y a quelque chose de particulièrement inhumain, d’ignoble, qui singularise l’arme chimique par rapport à d’autres armes. On entend souvent dire qu’il y a déjà eu 100 000 morts, alors pourquoi faire tant de bruit pour 1 000 morts de plus ? Les chiffres ont leur importance mais ils ne disent pas tout. Le conflit israélo-palestinien, par exemple, fait peu de morts mais occupe une place centrale dans une grande partie du monde. Ce n’est pas sa létalité qui compte, mais ses dimensions politique et symbolique, c’est-à-dire les ressorts d’identification et de mobilisation qu’il porte. Toutes choses égales par ailleurs, l’arme chimique revêt ce caractère singulier : elle représente un saut qualitatif face auquel une réaction ferme était plus que légitime.

Mais dès que les premiers signaux de réprobation massive et de mobilisation (politique et non pas militaire) contre le régime de Damas ont porté leurs fruits, le premier objectif était atteint. Le point faible de Damas c’est que même Téhéran et Moscou ne peuvent pas défendre l’emploi du chimique.

Vous entrez dans une problématique un peu différente qui est : comment isoler Bachar el-Assad et son clan pour les obliger à partir ou à négocier ? Mais n’y avait-il pas également dans ces frappes ciblées l’objectif de se débarrasser ou d’affaiblir sérieusement le régime ?

Oui, c’est de « bonne guerre diplomatique » : on attend le faux pas de trop, et il y en a déjà eu bien d’autres, pour l’isoler ou, du moins, l’affaiblir. Il y a deux points qui me font maintenant revenir vers la démarche politico-diplomatique. D’abord l’objectif de refus de banalisation du chimique a été largement atteint, et c’est important d’un point de vue global des relations internationales.

Ensuite parce que je constate que les préparatifs de guerre commencent déjà à déraper. Je me méfie de John Kerry, qui parle d’« esprit munichois » et qui est un « faucon démocrate » comme d’autres dans l’entourage d’Obama. Car si c’est Munich, il faut écraser le régime de Damas et entrer dans une guerre totale ! On voit aussi l’offensive de l’AIPAC (American Israel Public Affairs Commitee) au Congrès, pour faire de la Syrie l’étape indispensable qui va conduire ensuite à l’attaque de l’Iran. Je vois les Docteurs Folamour remonter sur scène…

Obama sûr de lui pour frapper la Syrie. C'était il y a 15 jours
Obama sûr de lui pour frapper la Syrie. C’était il y a 15 jours © Pete Souza / Maison Blanche

Je ne crois pas qu’il faille souhaiter une victoire militaire, quel que soit le camp qui la remporte. Car une victoire militaire exclut les compromis ; tout le pouvoir revient à celui qui a écrasé les autres. Dans la situation actuelle, rien ne permet de penser que les vainqueurs seront plus démocratiques que les vaincus.

Si c’était une opposition totalement laïque et démocrate, on pourrait imaginer une intervention militaire ?

La laïcité est plutôt du côté de Assad et la démocratie est à la peine. Le problème n’est pas celui de la laïcité de l’opposition, mais celui de sa capacité de rassemblement des diverses forces politiques du pays. Les modérés, par définition, ne sont généralement pas les plus efficaces militairement. Ceux qui l’emportent dans une confrontation armée sont, la plupart du temps, les plus radicaux. Il y a un effet de radicalisation sui generis de la guerre elle-même, qui abolit les nuances et fait de tout avocat du compromis un traître en puissance.

J’ai regretté l’abandon, par l’opposition au régime, des méthodes de contestation qu’elle avait réussi à conserver avec un courage admirable pendant la première année du soulèvement. Ils ne rechignaient pas à l’emploi de la violence, il y avait des fusils, mais c’était une violence de défense, une violence légitime par excellence. Et puis, au printemps 2012, on a assisté à un changement de stratégie et ceux qui voulaient abattre le régime par la violence l’ont emporté. Les djihadistes ont élargi leur champ de recrutement et leur influence militaire. Les trompettes de Jéricho sont préférables aux mitrailleuses. Et ces manifestations, c’était les trompettes de Jéricho, c’était elles qui pouvaient abattre les murs et non pas les forces armées, qui créent autant de problèmes et d’horreurs que ceux qu’ils cherchent à défaire.

Je comprends très bien les raisons pour lesquelles l’opposition a choisi l’option militaire. Dès le début, le régime a été abject. Mais comprendre les raisons pour lesquelles cette revendication politique et démocratique a versé dans une guerre tous azimuts c’est une chose, l’approuver en est une autre. Je pense que c’est une erreur politique, et d’après les quelques échos que je reçois, beaucoup de gens en Syrie le pensent aussi. Si Bachar el-Assad tient aussi longtemps, c’est bien sûr en raison de l’aide en matériel et en hommes qu’il reçoit de ses alliés, mais c’est aussi parce qu’il a du soutien, par adhésion au régime ou par crainte de certains groupes rebelles.

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