Médiapart

Biomédecine : pour en finir avec le retard français.

Par Michel de Pracontal

Mercredi 10 avril 2013 // Santé

Un Nobel pour les « cellules de Jouvence »

Les députés ont manqué l’occasion de supprimer une anomalie qui entrave les progrès de la biomédecine française depuis deux décennies : l’interdiction des recherches sur l’embryon et ses cellules souches. Une proposition de loi visant à lever cette interdiction était en discussion le jeudi 28 mars à l’Assemblée nationale. Mais à la suite d’un imbroglio de procédure, elle n’a pu être examinée et la discussion est reportée sine die. Le texte, présenté par le sénateur radical de gauche Jacques Mézard et des membres du groupe RDSE, a été adopté par le Sénat début décembre 2012.

Cellules souches embryonnaires (en haut) et neurones issus de ces cellules
Cellules souches embryonnaires (en haut) et neurones issus de ces cellules© Nissim Benvenisty

Le dépôt de deux motions de procédure et de 300 amendements a rendu le vote impossible, les radicaux ayant quitté l’hémicycle, furieux de voir que leur proposition ne pourrait être examiné dans le délai imparti, l’UMP ayant multiplié les manoeuvres d’obstruction. Comme cette journée du 28 mars était la seule de l’année parlementaire réservée au groupe des radicaux, il faut maintenant, pour que le texte puisse être adopté, qu’il soit repris par un autre groupe parlementaire, par le gouvernement ou mis à l’ordre du jour de l’Assemblée. Concrètement, cela signifie que le texte ne pourra être voté, au mieux, que dans plusieurs semaines.

Cet épisode montre les résistances qui subsistent dans notre pays face à une recherche pourtant nécessaire, du moins si la France veut rester un acteur important de la biologie actuelle. Si le texte est adopté, il mettra fin à une situation ubuesque : actuellement, les scientifiques français qui travaillent sur l’embryon et les cellules souches embryonnaires, domaine considéré par les biologistes du monde entier comme crucial pour l’avenir de la médecine, n’ont pas le droit de le faire ! Selon les termes de la loi, leurs travaux sont interdits, mais des dérogations peuvent être accordées par un organisme spécial, l’Agence de biomédecine, sous des conditions très restrictives qui transforment le dépôt d’un projet de recherche en parcours du combattant administratif.

La nouvelle proposition de loi vise à remplacer l’interdiction par une autorisation encadrée (voir onglet Prolonger). En février 2012, le candidat François Hollande s’était engagé à modifier la loi de bioéthique « pour autoriser la recherche sur les cellules souches embryonnaires ». La discussion sur ce sujet a fait beaucoup moins de bruit que celles sur les PMA et les gestations pour autrui liées au mariage pour tous. Pourtant, l’enjeu pour l’avenir est considérable.

Les recherches sur l’embryon pourraient permettre d’améliorer les taux de réussite de la Fivete, qui sont aujourd’hui peu élevés. Quant aux cellules souches embryonnaires, elles sont au cœur des projets de la « médecine régénératrice », qui visent à combattre les maladies du vieillissement cérébral comme l’Alzheimer ou le Parkinson, incurables aujourd’hui, à traiter les grands brûlés, à remédier à l’usure d’un organe comme le cœur, ou encore à guérir les lésions graves de la moelle épinière.

« Le nouveau texte peut changer beaucoup de choses sur le fond, sur le climat, sur l’ambiance générale dans laquelle se déroulent les recherches, estime le neurobiologiste Marc Peschanski, directeur d’I-Stem, le plus gros labo français spécialisé dans les cellules souches. La loi actuelle fait de la transgression une norme. Ce n’est pas souhaitable et cela crée une situation d’exception pour des chercheurs dont le travail est censé être utile à la société. »

Stéphane Viville, professeur au CHU de Strasbourg et chercheur à l’Igbmc (Institut de génétique et de biologie moléculaire de la cellule, Strasbourg), est sur la même longueur d’onde : « Il est temps qu’on fasse confiance aux chercheurs, dit-il. Travailler dans le cadre d’un interdit n’est pas une bonne approche, cela place les chercheurs dans une situation de paria, soumis à une surveillance sévère et à des tracasseries administratives qui bloquent l’imagination. »

Comment en est-on arrivé, dans un pays qui se targue d’une grande tradition scientifique et d’un certain progressisme sur le plan des mœurs, à stigmatiser le domaine de recherche le plus prometteur de la biologie actuelle ? Si la nouvelle loi finit par être votée, elle ne constituera pas seulement l’une des premières promesses tenues du candidat Hollande (remarquons au passage que l’autorisation de la recherche publique sur les cellules souches a été la première promesse tenue de Barack Obama). Au-delà des engagements de campagne, modifier la loi de bioéthique marquerait un tournant important pour la gauche qui, dans ce domaine, a surtout brillé, depuis deux décennies, par son absence lors des moments cruciaux.

La réflexion sur la bioéthique a commencé au début des années 1980, dans la foulée de la naissance d’Amandine, le premier bébé-éprouvette français, le 24 février 1982. Malgré une série de rapports et de projets de lois relatifs aux sciences de la vie, série initiée sous le gouvernement de Michel Rocard, la seule loi votée sous la gauche sera la loi dite Huriet-Sérusclat, fin 1988. Elle vise à la protection des personnes et fixe un cadre aux essais cliniques, mais ne traite pas véritablement la question des recherches sur l’embryon.

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