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Bernard Cazeneuve sur l’Europe : « Oui au compromis, non à la capitulation »

Par Lenaïg Bredoux et Ludovic Lamant

Dimanche 24 mars 2013 // La France

Aucune annonce spectaculaire n’est attendue. Mais à partir de jeudi soir, les 27 chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne réunis à Bruxelles vont une fois encore débattre de l’équilibre entre austérité et relance, dans un contexte de crise qu’est venu rappeler le résultat des élections italiennes. Cette année, la Commission de Bruxelles promet une récession de 0,3 % dans la zone euro.

Pour François Hollande, qui plaidera à nouveau pour la « réorientation » de l’Europe, il s’agira aussi de faire oublier le revers du précédent conseil sur le budget européen. Face aux pressions du Britannique David Cameron, soutenu par la chancelière allemande Angela Merkel, le socialiste français avait dû accepter un budget particulièrement austère. À tel point que le parlement européen a rejeté massivement (à 506 voix) l’accord conclu en février.

Dans un entretien à Mediapart, Bernard Cazeneuve, ministre délégué aux affaires européennes, assume la stratégie du gouvernement français et défend le compromis conclu sur le budget de l’Union. « La réorientation est un long chemin semé d’embûches », prévient-il, se réclamant davantage « de Pierre Mendès France » que de Jean-Luc Mélenchon.

Les Italiens ont sanctionné l’austérité lors des législatives de février. Les protestations se multiplient partout sur le continent. Comment, à ce rythme, éviter que le FN soit, en France, le premier parti aux élections européennes de 2014 ?

Bernard Cazeneuve. Nous devons être vigilants. Lors des élections européennes, la confrontation pourrait se réduire à un débat très manichéen entre les populismes et toutes les autres sensibilités. Il faut éviter que ces populistes occupent une grande partie de l’espace politique en convoquant inquiétudes et angoisses tout en préconisant des solutions qui détruiraient l’Europe en la condamnant au déclin. Il nous faut donc entendre ce que les peuples nous disent lorsqu’ils s’indignent ou s’expriment à l’occasion d’élections comme en Italie. Même si en Italie, l’instabilité politique chronique a pu jouer un rôle non négligeable dans la montée du populisme.

Mais on ne peut pas nier qu’à travers les manifestations de masse, l’indignation qui monte et les populismes qui prennent une place de plus en plus importante dans le débat politique, il y a un risque de voir emportés dans un même mouvement le projet européen des pères fondateurs et les valeurs démocratiques portées par l’Europe.

Bernard Cazeneuve
Bernard Cazeneuve© Reuters.

Quand vous parlez de populisme en France, vous ne parlez que du FN ? Ou bien aussi, comme certains, du Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon ?

Je ne mets pas le FN et le Front de gauche sur le même plan. L’Europe que veut Jean-Luc Mélenchon, plus solidaire, mettant davantage l’accent sur la croissance, n’est pas éloignée de ce que souhaitent les réformistes européens ou les Verts. Sur la méthode en revanche, la différence existe. Je ne pense pas qu’on puisse se contenter de décréter le grand soir européen. Il faut aussi construire la réorientation de l’Europe. Et on ne la construit pas en créant un climat de défiance autour de la France. La France doit au contraire se placer en position centrale pour créer, sur tous les sujets auxquels elle tient, de bons compromis. Le compromis ne doit pas être une capitulation. Il doit être la méthode de la réorientation de l’Europe.

Mais quand vous dites oui à des compromis, non à la capitulation, si on prend l’exemple du budget européen…

C’est un excellent exemple !

Les parlementaires européens ne sont pas d’accord avec vous puisqu’ils ont rejeté mercredi le compromis acté début février (voir la vidéo ci-dessous). Ils estiment que le budget ne permet pas assez de relance et que la position de François Hollande n’a pas porté ses fruits…

Le parlement européen a exprimé sa position en vue des négociations avec le Conseil. Il estime que les conditions d’un compromis peuvent être trouvées. L’histoire du budget européen est très emblématique d’un emballement où le bruit de fond finit par couvrir la réalité, au risque d’entretenir le populisme et l’euro scepticisme. Pour se battre contre le populisme, il y a une réponse exigeante, celle que nous dicte Pierre Mendès France : c’est la rigueur intellectuelle, la vérité. Ce serait beaucoup plus facile pour moi de monter sur la table pour dire « y’a qu’à, faut qu’on ». La gravité de la crise appelle d’autres réponses.

C’est tout de même un budget d’austérité…

Il faut ici regarder les chiffres pour juger : le précédent budget, c’était 990 milliards d’euros de crédits d’engagement (le plafond maximal pour le budget jusqu’en 2020 - ndlr) et 942 milliards d’euros de crédits de paiement. En novembre 2010, à la demande des gouvernements conservateurs, dont celui de Nicolas Sarkozy, les crédits de paiement nécessaires à la mise en œuvre des politiques de l’Union ont été délibérément rabotés, et on a en réalité dépensé seulement 860 milliards d’euros. Pour l’actuel budget, on a au bout du compte 960 milliards de crédits d’engagement et 910 milliards de crédits de paiement. Et si, comme le demande le Parlement, il y a une clause de révision à mi-parcours et une flexibilité maximale dans l’utilisation des crédits, nous dépenserons 50 milliards d’euros de plus dans les six ans qui viennent qu’au cours de la période précédente.

Quand on dit que ce budget est en baisse, c’est vrai si on parle des sommes programmées, mais c’est faux si on parle des sommes effectivement dépensées. Or ce qui compte, c’est de créer les conditions pour que les crédits soient dépensés, et qu’ils soient affectés à la croissance.

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