Beaucoup d’économistes anglo-saxons prévoient la fin de l’euro.

Mercredi 28 mars 2012 // L’Europe

Le nouveau « plan de sauvetage » de la Grèce.

« Que dire ? Comme l’écrit Felix Salmon, ce n’est vraiment pas crédible. Le problème, lors de tous les épisodes précédents, était que les politiques d’austérité dépriment à un tel point l’activité économique qu’elles annulent la plupart des recettes fiscales : les revenus déclinent, comme le PIB, de sorte que le ratio dette / PIB attendu, empire.

Aujourd’hui, voici une nouvelle cure d’austérité - qui est supposée ne pas provoquer trop de dégâts sur la croissance. Les espérances prennent le pas sur la réalité.

OK, en la matière, personne n’est complètement idiot. Ce qui se passe, c’est que personne n’est prêt à s’engager sur des chemins qui pourraient éventuellement déboucher sur : une aide soutenue (et non des prêts) à la Grèce, ou sa sortie de l’euro, conduisant finalement à une plus grande compétitivité et une croissance plus rapide. Ces deux options seraient politiquement catastrophiques, ce qui signifie qu’elles ne peuvent pas être prises avant qu’il n’y ait littéralement pas d’autre alternative.

La Grèce sera donc éreintée un peu plus. »

Le retour des erreurs des années 1930.

« J’ai lu voici quelque temps « La Grande Dépression », de Lionel Robbins, paru en 1934. C’est l’ouvrage d’une Personnalité considérée comme Très Sérieuse (PTS) à son époque. Sa solution consistait en un retour à l’étalon-or - qui n’aurait fait qu’empirer les choses - et au libre-échange, ce qui n’avait fondamentalement rien à voir avec un problème qui était celui d’une insuffisance de la demande.

Les PTS ont-ils donc appris quelque chose durant ces 78 dernières années ? Non.

Quand j’ai vu les unes annonçant l’appel lancé par les dirigeants européens pour une action en faveur de la croissance, je me suis demandé, juste pendant une seconde, si une fissure apparaissait dans le consensus pour l’austérité. Mais noooon...

Leur réponse, confrontés à une grave insuffisance de la demande - le secteur privé ne dépense tout simplement pas assez - consiste à attendre, déréglementer et libéraliser les échanges.

Ce n’est pas tant qu’il s’agisse d’une mauvaise idée que d’une idée dénuée de pertinence.

[les vraies questions sont : ] Que faudrait-il faire pour réduire le fardeau de la dette des ménages ? Que faudrait-il faire pour réduire ces excédents allemands déstructurants ?

On commence à comprendre la macroéconomie lorsque l’on saisit que ce qui est correct d’un point de microéconomique peut s’avérer hors de propos, voire même nuisible d’un point de vue macroéconomique, lorsque l’économie est déprimée.

Mais cette compréhension difficilement acquise a été volontairement oubliée.

C’est sans espoir. »

Sur le blog de Paul Krugman, traduction Contre Info

« L’euro dans une zone sur le point de se rétrécir », Robert Skidelsky, décembre 2011.

Robert Skidelsky est professeur émérite d’économie politique à l’Université de Warwick. Extraits.

« (...) L’imposition par la chancelière Merkel de son régime de fer à des gouvernements déjà vacillants rend la crise inéluctable. La poursuite d’un discours prônant le salut par la rigueur budgétaire au moment où l’économie pique du nez et où les banques s’effondrent tient de la répétition de l’erreur classique du chancelier allemand Heinrich Brüning, de 1930 à 1932.

La zone euro a certainement besoin de plus qu’un simple renflouement. Sa périphérie doit redevenir concurrentielle. Certains analystes trouvent d’ailleurs encourageant la fonte actuelle des déficits commerciaux des pays méditerranéens. D’après eux, les déséquilibres structurels des échanges commerciaux au sein de la zone euro sont en train de se corriger d’eux-mêmes. Malheureusement, ces ajustements ne reposent pas sur une hausse des exportations, mais bien sur les baisses des importations en baisse qui découlent du faible niveau d’activité économique. (...)

La monnaie unique peut-elle survivre dans un tel contexte ? Les deux mesures qui, appliquées conjointement, auraient pu la sauver ne sont pas au programme. La première mesure en est une d’assouplissement quantitatif à très grande échelle (à l’aide cette fois de la planche à billets). La BCE devrait avoir le pouvoir d’acheter les montants nécessaires de titres obligataires de la Grèce, de l’Italie, de l’Espagne et du Portugal pour ramener leurs rendements vers le taux allemand. Ceci aurait pour effet de stimuler la croissance réelle par divers moyens : en réduisant les taux d’emprunt, en haussant la valeur nominale des actifs publics et privés, et en affaiblissant l’euro par rapport au dollar et à d’autres monnaies. Mais les effets de l’assouplissement quantitatif sur l’activité économique sont incertains, et une telle politique inflationniste pourrait bien inciter les partenaires commerciaux de l’Europe à prendre des mesures de rétorsion.

C’est pourquoi les mesures d’assouplissement quantitatif doivent être conjuguées à un programme d’investissement pour toute la zone euro qui aurait pour objectif de moderniser les infrastructures délabrées de l’Europe de l’Est et du Sud. Les dépenses en capital des gouvernements, contrairement aux dépenses courantes, peuvent s’autofinancer par des droits d’usages. Mais même sans cette qualité, des investissements publics judicieux produisent des rendements économiques élevés : de nouvelles routes réduisent les coûts de transport et de nouveaux hôpitaux améliorent la santé de la main-d’œuvre. (...)

L’assouplissement quantitatif, combiné aux investissements publics, pourrait donner l’impulsion de croissance dont la zone euro a grandement besoin pour réduire progressivement le fardeau global de sa dette. Cependant, il est presque certain qu’aucune des deux mesures ne sera mise en place, et encore moins les deux ensembles. (...)

Cela signifie que la zone euro sous sa forme actuelle ne peut plus vraiment être sauvée ; l’euro survivra, mais la zone devra se rétrécir. Une seule question demeure. Quelle sera l’étendue des travaux de démantèlement ? Quelles en sont les échéances ? Et de quelle manière se dérouleront-ils ? La Grèce et probablement les autres pays méditerranéens déclareront forfait et recouvriront leur pouvoir d’imprimer leur propre monnaie et de la dévaluer par rapport aux autres devises.

Certes, des ondes de choc se feront sentir dans le monde entier. Mais, parfois, de telles secousses sont salutaires, car elles brisent les embâcles et refont circuler les eaux dormantes de l’économie mondiale. »

Project Syndicate, 2011

« Qu’est-ce qui peut sauver l’euro ? », Joseph E. Stiglitz, décembre 2011.

Joseph E. Stiglitz, University Professor at Columbia University, a Nobel laureate in economics. Extrait.

« (...) Des deux côtés de l’Atlantique, les économistes ne discutent plus seulement de la question de la survie de l’euro, mais désormais de la nécessité de faire en sorte que sa disparition engendre le moins de bouleversements possibles.

(...) Il est intéressant de relever un fil conducteur commun à tous ces cas, ainsi qu’à la crise de 2008 : les secteurs financiers se sont mal comportés, et ne sont parvenus ni à évaluer la solvabilité, ni à jauger le risque, comme ils étaient censés le faire.

Ces problèmes surviennent quoi qu’il arrive, que l’on parle de l’euro ou non. Mais l’euro a rendu plus difficile la réaction des gouvernements. Et le problème n’est pas seulement que l’euro ait fait disparaître deux outils clés - le taux d’intérêt et le taux de change - sans les remplacer par quoi que soit, ni même que le mandat de la Banque centrale européenne soit axé sur l’inflation alors que les défis actuels ne sont autres que le chômage, la croissance et la stabilité financière. En l’absence d’autorité fiscale commune, le marché unique a ouvert la voie à la concurrence fiscale - une course vers le bas destinée à attirer l’investissement et à booster une production facile à écouler à travers toute l’UE.

Par ailleurs, la libre mobilité de la main-d’œuvre signifie pour les individus la possibilité de choisir de rembourser ou non les dettes de leurs parents : les jeunes Irlandais n’ont qu’à quitter leur pays pour échapper au remboursement d’obligations de sauvetage bancaire stupides. Bien évidemment, les migrations sont une bonne chose en elles-mêmes, dans la mesure où elles relocalisent la main-d’œuvre là où son rendement est le plus élevé. Mais ce genre de migrations sabote en réalité la productivité.

Les migrations font bien entendu partie du mécanisme d’ajustement qui permet aux États-Unis de faire fonctionner un marché unique avec une monnaie unique. Plus important encore est le rôle du gouvernement fédéral dans l’aide aux États face au chômage de masse, apportée par allocation des recettes fiscales supplémentaires - la fameuse « union de transfert », si détestée par de nombreux allemands.

Mais il faut comprendre que les États-Unis sont également prêts à accepter le dépeuplement d’États entiers, lorsque ceux-ci ne sont plus compétitifs. (D’où la plaisanterie selon laquelle les compagnies américaines peuvent se rendre dans ces États pour acheter des sénateurs à un prix plus intéressant.) Mais les pays européens en retard de productivité sont-ils prêts à accepter un solde migratoire négatif ? D’un autre côté, sont-ils prêts à faire face à la douleur d’une dévaluation « interne », démarche qui a échoué avec l’étalon-or et s’apprête à échouer sous le régime de l’euro ? (...) »

Project Syndicate, 2011

« Un test de gravité pour l’euro », Kenneth Rogoff, novembre 2011.

Kenneth Rogoff, ancien chef économiste au FMI est professeur d’économie et de politique publique à l’Université de Harvard. Extrait.

« (...) Le nouveau plan s’appuie sur un mélange discutable de douteux gadgets d’ingénierie financière et de vagues promesses de modeste financement asiatique. Même la meilleure partie du plan, la décote de 50% proposée (mais pas vraiment acceptée) pour les détenteurs de la dette souveraine grecque du secteur privé, ne suffit pas à stabiliser les profonds problèmes de dette et de croissance de ce pays.

Comment se fait-il alors que l’euro s’échange 40% plus cher que le dollar américain, alors même que les investisseurs continuent d’afficher la dette gouvernementale de l’Europe du sud avec grand scepticisme ? Je vois une très bonne raison pour laquelle l’euro doit chuter et six raisons pas si convaincantes que cela, selon lesquelles il devrait demeurer stable ou monter. Commençons par les raisons pour lesquelles l’euro doit chuter.

En l’absence d’une voie claire vers une union financière et politique beaucoup plus restrictive, qui peut se conduire uniquement par le biais d’un changement constitutionnel, le foyer de transition actuel du système euro paraît de plus en plus intenable. Il semble évident que la Banque Centrale Européenne sera forcée d’acheter des quantités beaucoup plus grandes d’obligations souveraines (à haut risque) de la zone euro. Cela peut fonctionner à court terme, mais si les risques de défaillance de l’emprunteur souverain se matérialisent – comme ma recherche menée avec Carmen Reinhart en suggère la probabilité – la BCE devra à son tour être modernisée. Et si les pays du nord de la zone euro, plus forts, ne sont pas disposés à digérer ce transfert – et si la résistance politique se renforce – la BCE sera peut-être être forcée de se recapitaliser elle-même par l’intermédiaire de création monétaire. Quoi qu’il en soit, la menace d’une profonde crise financière est forte. Compte tenu de cela, quels arguments soutiennent la valeur actuelle de l’euro, ou son émergence ?

Premièrement, les investisseurs pourraient se dire que dans le pire des scénarios, les pays d’Europe du nord évinceront efficacement les pays les plus faibles, en créant un super-euro. Mais alors que ce scénario a un certain accent de la vérité, toute rupture serait certainement très traumatisante, causant un plongeon de l’euro avant qu’il ne recouvre sa valeur de base. (...)

Alors, oui, il existe beaucoup de raisons vaguement plausibles selon lesquelles l’euro, malgré sa crise interminable, est resté si ferme jusqu’à présent par rapport au dollar. Mais ne comptez sur un taux de change euro-dollar stable – et encore moins sur un euro encore plus fort pour l’année à venir. »

Project Syndicate

« Eurodämmerung », Paul Krugman, 1er novembre 2011. Intégral.

« La situation se délite en Europe ; le cœur ne tient pas. Papandréou va organiser un référendum ; le non l’emportera. Le taux des obligations Italienne à 10 ans est à cette heure de 6,29% ; un niveau où le coût de refinancement de la dette existante va provoquer un défaut, même dans le cas où le budget primaire italien serait en excédent.

Tous les pays allant en même temps vers l’austérité budgétaire, une récession semble presque certaine, ce qui aggravera tout les problèmes du continent.

J’ai fait l’analyse de cette catastrophe annoncée ces dernières années, et je suis trop las pour la reprendre à nouveau en ce moment. Il suffit de rappeler que l’euro était une idée fondamentalement défectueuse qui ne pouvait fonctionner qu’avec une économie européenne forte, un niveau significatif d’inflation, plus une ligne de crédit illimitée aux nations subissant des attaques spéculatives.

Pourtant, les élites européennes ont adopté une conception moralisatrice de l’économie, en imposant une austérité généralisée, une politique monétaire restrictive en dépit d’une inflation sous-jacente faible, et elles ont été bien trop préoccupées de punir les fautifs pour se rendre compte que tout allait exploser en l’absence d’un prêteur de dernier recours qui soit efficace.

La question en cet instant est de savoir comment se jouera l’acte final. À ce stade je prévois une flambée des taux sur la dette italienne, conduisant à une panique bancaire gigantesque, en raison de craintes de solvabilité sur les banques italiennes en cas de défaut et devant la peur que l’Italie ne finisse par quitter l’euro. Cela conduit alors à une fermeture en urgence des banques, puis, après cela, une décision d’abandonner l’euro et de mettre en place une nouvelle Lire. Prochain épisode, la France.

Tout cela paraît apocalyptique et irréel. Mais comment cette situation est-elle censée se résoudre ? La seule issue que je vois pour éviter un scénario de ce type impliquerait que la BCE change totalement ses priorités, et vite.

Mis à part cela, M. Draghi, votre nouvel emploi vous plaît ? »

Sur le blog de Paul Krugman, traduction ContreInfo.

« Le trou dans le seau de l’Europe », Paul Krugman, The New York Times, octobre 2011. Extrait.

« Si ça n’était pas si tragique, la crise européenne actuelle serait drôle, pour qui aime l’humour noir. En effet, alors que les plans de sauvetage échouent les uns après les autres, les Gens Très Sérieux de l’Europe - qui sont, si tant est que cela soit possible, encore plus pompeux et vaniteux que leurs homologues américains - ne cessent de paraître de plus en plus ridicules. (...)

La triste vérité est que le système euro semble de plus en plus voué à l’échec. Et une vérité encore plus triste est que vu comme le système se comporte, l’Europe se porterait sans doute mieux s’il s’écroulait plutôt aujourd’hui que demain. ».

Traduction par la RTBF

« L’euro court à sa perte », Paul Krugman, The Financial Time, 26 septembre 2011. Extrait.

« D’un côté, l’Europe est dans une situation vraiment, vraiment effrayante : un tiers des pays de la zone euro étant désormais visés par des attaques spéculatives, c’est l’existence même de la monnaie unique qui se trouve menacée – et un effondrement de l’euro pourrait infliger de terribles dégâts dans le monde entier.

De l’autre, les décideurs européens semblent disposés à s’enferrer dans la voie qu’ils se sont tracée. Ils vont probablement réussir à offrir plus de crédits aux pays en difficulté, ce qui pourrait ou non dissiper le spectre d’un désastre imminent. En revanche, ils ne semblent pas prêts du tout à admettre un fait essentiel – à savoir que sans davantage de politiques fiscales et monétaires expansionnistes dans les économies européennes plus solides, tous leurs efforts seront vains. 
[…] »

Traduction Presseurop

« Ni possible ni souhaitable », Martin Wolf, The Financial Time, 26 septembre 2011. Extrait.

« Une sortie de l’euro (et donc, dans le cadre de la législation actuelle, de l’UE elle-même) du pays qui est au cœur de l’Union européenne menacerait non seulement le marché unique, mais encore l’ensemble du tissu coopératif de l’Europe d’après-guerre. La zone euro ne peut rester en l’état, elle ne peut défaire ce qu’elle a fait, mais elle est traumatisée à l’idée d’aller de l’avant.

Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est une expansion économique agressive au centre de la zone, notamment grâce à un assouplissement immédiat de la politique monétaire de la BCE, accompagnée d’un solide soutien aux pays confrontés à l’illiquidité de leurs dettes et, dans certains cas, d’allégements importants de la dette. »

« Les États-Unis feront tout pour repousser l’implosion de la zone euro après 2012 », Kenneth Rogoff

Kenneth Rogoff, professeur d’économie et de politique publique à l’Université d’Harvard et ancien économiste en chef du Fonds Monétaire International, Les Échos, septembre 2011.

« Pour préserver l’euro, il faudra une vraie réforme institutionnelle d’ici à un ou deux ans. Les États-Unis vont tout faire pour que l’implosion de l’euro ne se produise pas avant l’élection américaine de 2012. Washington aimerait voir l’Allemagne étendre son filet de protection. Je n’ai pas de doute qu’au bout du compte l’Allemagne finira par garantir un montant très important de la dette européenne. Le problème est que les Européens manquent de crédibilité en disant qu’ils ne peuvent pas permettre à la Grèce de faire défaut. C’est ridicule. »

« Le choix cornélien de Berlin », Martin Wolf, Le Monde, septembre 2011. Extrait.

« La moins mauvaise des options serait que la BCE fournisse des liquidités en quantité illimitée aux gouvernements et aux institutions financières solvables. (...)

Que se passerait-il si Berlin refusait d’appuyer une mesure aussi audacieuse ? La BCE devrait quand même aller de l’avant plutôt que de laisser se produire une succession d’effondrements. Il reviendrait alors à l’Allemagne de décider si elle veut sortir de l’Union monétaire, avec éventuellement l’Autriche, les Pays-Bas et la Finlande. »

« Le FMI tiendra-t-il tête à l’Europe ? », Kenneth Rogoff.

Kenneth Rogoff, professeur d’économie et de politique publique à l’Université d’Harvard et ancien économiste en chef du Fonds Monétaire International, septembre 2011. Extrait.

« La réaction outrée des instances européennes, comme quoi les banques n’ont besoin de rien d’autre qu’un soutien d’appoint à leur trésorerie, devrait renforcer la détermination du Fonds à appliquer la logique à la situation de l’Europe.

Jusqu’ici, le Fonds a poliment appuyé chaque initiative européenne de sauvetage des économies périphériques surendettées de la zone euro, en engageant des fonds dépassant déjà les 100 milliards pour la Grèce, le Portugal et l’Irlande. Malheureusement, le FMI ne risque pas seulement les contributions de ses membres, mais, finalement, sa propre crédibilité institutionnelle. (...)

Même hors d’Europe, le FMI a pendant longtemps donné trop de crédibilité aux gouvernements en place, plutôt que de se concentrer sur les intérêts à long terme du pays et de sa population. Le Fonds ne rend pas service aux citoyens européens en évitant de préconiser par tous les moyens une solution plus réaliste, y compris la dévaluation massive de la dette des pays en périphérie de la zone euro et le transfert de garanties des pays du centre vers d’autres pays.

Comme le Fonds a désormais reconnu les trous béants dans la capitalisation d’un grand nombre de banques européennes, il peut commencer à insister pour que soit adoptée une solution crédible et globale à la crise de la dette de la zone euro, qui comportera une dissolution partielle de la zone euro ou une réforme constitutionnelle fondamentale. L’avenir de l’Europe, sans mentionner celui du FMI, en dépend. »

Project Syndicate

« Le dernier combat de la zone euro », Nouriel Roubini, juillet 2011. Extrait.

« La crise de la zone euro arrive à son paroxysme. La Grèce est insolvable. Les obligations du Portugal et de l’Irlande ont récemment été dégradées au niveau de junk bonds (« obligations poubelles », présentant le niveau de risque le plus élevé, ndt). L’Espagne est toujours susceptible de perdre son accès au marché, à cause des incertitudes politiques qui s’ajoutent à ses difficultés fiscales et financières. Enfin, la pression financière sur l’Italie monte de plus en plus.

D’ici à 2012, la dette publique grecque sera supérieure à 160% et toujours en augmentation. Les alternatives à une restructuration de dette sont de plus en plus improbables. Un sauvetage généralisé du secteur public de la Grèce (par le Fonds Monétaire International, la Banque Centrale Européenne et le Fonds Européen de Stabilité Financière) génèrerait tous les problèmes de hasard moral imaginables : extrêmement coûteux et pratiquement impossible politiquement, à cause de la résistance des électeurs au cœur de la zone euro – à commencer par les Allemands. (...)

Dès lors, la seule solution réaliste et sensée est une restructuration ordonnée et par le marché – mais coercitive – de l’ensemble de la dette publique grecque. (...)

L’approche actuelle de la zone euro consistant à « s’en sortir tant bien que mal » est un déséquilibre instable : remettre à plus tard et dilapider de l’argent à une cause perdue ne servira à rien. Soit la zone euro se dirige vers un équilibre différent : une plus grande intégration économique, fiscale et politique, soutenue par des politiques qui restaurent la croissance et la compétitivité, en ce compris des restructurations de dette ordonnées et un euro plus faible. Soit elle connaîtra des défauts en pagaille, des crises bancaires et en fin de compte un éclatement de l’union monétaire.

Le statut quo n’est plus soutenable. Seule une stratégie globale peut sauver la zone euro à présent. »

Project Syndicate

« L’euro est en péril », Kenneth Rogoff

Kenneth Rogoff, professeur d’économie et de politique publique à l’Université d’Harvard et ancien économiste en chef du Fonds Monétaire International, juin 2011.

« L’Europe traverse une crise institutionnelle. Personne semble-t-il n’a le pouvoir d’imposer une solution raisonnable à la crise de la dette des pays de sa périphérie. Au lieu de restructurer le fardeau manifestement intenable de la dette du Portugal, de l’Irlande et de la Grèce (les PIG), les responsables politiques veulent établir des plans de sauvetage toujours plus importants sous des conditions d’austérité de moins en moins réalistes. Et malheureusement ils passent à l’action.

« L’Europe n’a sûrement pas besoin d’un FMI laxiste. Avec une crise institutionnelle, nous en sommes exactement au point où il doit aider l’Union européenne à prendre les décisions difficiles qu’elle ne peut prendre d’elle-même. Il doit intervenir en faveur du Portugal, de l’Irlande et de la Grèce de manière à restaurer leur compétitivité et à alléger leur dette, tout en leur offrant une perspective réaliste de retour à la croissance. Il doit empêcher que la paralysie institutionnelle de l’Europe ne transforme la dette de la zone euro en une catastrophe économique mondiale. »

Project Syndicate

« A la reconquête de notre démocratie », Amartya Sen, The Guardian, juin 2011. Extrait.

« Dans la pratique de la démocratie, l’Europe a été le phare du monde. Il est par conséquent inquiétant de constater que les dangers qui menacent la forme démocratique de gouvernement, se faufilant par la petite porte des priorités financières, ne suscitent pas l’attention qu’ils méritent. Il est temps de se poser de graves questions quant au risque que représente, pour la gestion démocratique de l’Europe, le rôle monstrueusement boursouflé des institutions financières et des agences de notation, qui font désormais la loi en toute impunité sur des pans entiers de la vie politique européenne. (...)

Comment certains pays de la zone euro en sont-ils arrivés là ? Le lancement d’une monnaie unique sans davantage d’intégration politique ou économique, idée des plus saugrenues, a certainement joué un rôle, au-delà même des transgressions financières incontestablement commises par des pays comme la Grèce et le Portugal. (...)

C’est une piètre consolation de me rappeler que j’étais fermement opposé à l’euro, tout en étant très favorable à l’unité européenne. Mon inquiétude à propos de l’euro était liée pour une bonne part au fait que chaque pays allait perdre la marge de manœuvre laissée par la politique monétaire et les ajustements des taux d’intérêts, ce qui par le passé avait été d’un grand secours à certains pays en difficulté. Au lieu de quoi aujourd’hui il faut déployer des efforts désespérés pour stabiliser les marchés financiers, au détriment du niveau de vie des citoyens.

L’Europe pourrait se passer de la liberté monétaire si par ailleurs elle était intégrée sur le plan politique et budgétaire (comme c’est le cas des États des États-Unis), mais en optant pour ce compromis qu’est la zone euro, l’UE est allée droit la catastrophe. Le formidable projet politique d’une Europe unie et démocratique s’est vu adjoindre une intégration financière incohérente.

Aujourd’hui, repenser la zone euro poserait de nombreux problèmes, mais ceux-ci doivent être débattus intelligemment : il ne faut pas laisser l’Europe dériver au gré des vents de la finance, prisonnière d’une pensée étriquée, au bilan catastrophique. Avant tout, il faut commencer par limiter la capacité des agences de notation à imposer leurs diktats. Ces agences sont difficiles à discipliner, malgré leurs résultats peu reluisants, mais les gouvernements peuvent peser dans la balance s’ils font entendre leur voix tout en recherchant des solutions, en particulier avec l’appui des institutions financières internationales. Il faut de tout urgence mettre fin à la marginalisation de la tradition démocratique de l’Europe. La démocratie européenne revêt une grande importance pour l’Europe et aussi pour le reste du monde. »

Traduction Presseurop

« The Eurozone Heads for Break Up », Nouriel Roubini, The Financial Time, juin 2011.

« L’union économique et monétaire n’a jamais rempli les conditions pour une zone Euro optimale. Ses leaders espéraient que leur manque de politique monétaire et fiscale provoquerait une accélération des réformes structurelles. Et que l’on verrait la productivité et le taux de croissance converger.

En fait la réalité a été différente. L’effet de halo de la convergence des taux d’intérêt a permis aux politiques fiscales de diverger encore plus. Le manque de discipline budgétaire de pays comme la Grèce et le Portugal n’avait d’égal que la bulle spéculative en Espagne et en Irlande. Les réformes structurelles ont été retardées, tandis que la hausse des salaires ne correspondait pas à la croissance de la productivité. Le résultat a été une perte de compétitivité des pays périphériques.

Toutes les unions monétaires réussies ont été associées avec une union politique et fiscale. Mais l’union politique a marqué le pas comme l’union fiscale. »

« L’inévitable éclatement de l’euro », Dani Rodrik, professeur d’économie politique, université de Harvard, La Tribune, décembre 2010. Extrait.

« Quand un plan de secours conjoint des pays de la zone euro et du FMI a sauvé la Grèce de la faillite en mai dernier, il était évident que l’opération n’apporterait qu’un répit momentané. Maintenant un domino supplémentaire est tombé. Avec les difficultés de l’Irlande qui menacent de s’étendre au Portugal, à l’Espagne et même à l’Italie, le moment est venu de se poser la question de la viabilité de l’union monétaire européenne.

Ces mots ne me viennent pas facilement, car je ne suis pas un eurosceptique. Contrairement à d’autres, je croyais que la zone euro s’insérait parfaitement dans un projet européen de grande ampleur. L’Europe a eu la malchance d’être frappée par la pire crise financière depuis les années 1930 alors qu’elle n’est qu’à mi-chemin de son processus d’intégration : trop loin pour éviter les déséquilibres commerciaux ; pas assez pour gérer les crises. (...)

Le véritable problème en Europe n’est pas le surendettement de l’Espagne ou de l’Irlande ou le poids de la dette espagnole ou irlandaise sur le bilan des banques européennes. Qui se préoccupe du déficit des comptes courants de la Floride ? Non, le véritable problème est l’absence d’institutions paneuropéennes qui seraient nécessaires au bon fonctionnement d’un marché financier intégré. Il y a défaut d’institutions politiques adéquates au centre. L’UE nous a appris une précieuse leçon au cours des dernières décennies : premièrement, l’intégration financière exige la stabilité entre les devises nationales ; deuxièmement, éliminer le risque lié aux taux de change exige que l’abandon des devises nationales se fasse simultanément ; et maintenant la troisième leçon : sans union politique, l’union monétaire est irréalisable entre des démocraties. (...)

« Les plans de sauvetage de la Grèce et de l’Irlande ne sont que des palliatifs : ils ne diminuent pas l’endettement, ils n’ont pas arrêté la contagion, et l’austérité budgétaire qu’ils imposent retarde la reprise économique. L’appartenance à la même zone monétaire que l’Allemagne va condamner ces pays à des années de déflation, de chômage et d’instabilité politique sur le plan intérieur. La sortie de la zone euro pourrait être la seule solution réaliste pour y échapper. L’éclatement de la zone euro ne la condamnerait pas définitivement. Des pays pourront s’unir, et le faire avec crédibilité, quand les conditions budgétaires, réglementaires et politiques seront réunies. Pour le moment, la zone euro en est au point où un divorce à l’amiable est peut-être préférable à des années de déclin économique et de mésentente politique. »

« Greek End Game », Paul Krugman, prix nobel d’économie, mai 2010. Extrait.

« De nombreux commentateurs estiment désormais que la crise Grecque se terminera par une restructuration de la dette - euphémisme pour une répudiation partielle. Je suis d’accord. Mais leur raisonnement semble s’arrêter là, ce qui est une erreur. En effet, le consensus selon lequel la Grèce finira par faire défaut est probablement trop optimiste. Je suis de plus en plus convaincu que la Grèce finira par quitter également la zone euro.

J’ai déjà exposé cet argument : même en ayant restructuré sa dette, la Grèce restera aux prises à de grandes difficultés, contrainte à une cure d’austérité sévère - provoquant une grave crise économique - et ceci uniquement pour résorber le déficit budgétaire primaire, non compte tenu du paiement des intérêts. (...)

L’alternative est donc une dévaluation - ce qui implique de quitter la zone euro. Toute annonce d’une intention de quitter l’euro, comme l’a souligné Eichengreen, déclencherait une désastreuse panique bancaire. De même, toute suggestion au sujet de cette option avancée par des acteurs extérieurs, comme la BCE, aboutirait à provoquer une attaque spéculative sur les banques grecques, et ne peut donc être envisagée. La discussion de cette question est de fait impossible.
Mais cela ne signifie pas qu’elle ne puisse pas se produire. La Grèce commence déjà à ressembler à l’Argentine de 2001.

Répétons-le : il ne s’agit pas d’une alternative à la restructuration de la dette, mais de ce qui pourrait s’avérer nécessaire en plus de la restructuration de la dette pour permettre le redressement budgétaire. J’espère que quelque part au coeur de la BCE et du ministère grec des Finances, des gens pensent à l’impensable. Parce que cette perspective terrible commence à sembler préférable aux autres. »

Traduction : Contre Info

« L’euro peut-il être sauvé ? », Joseph Stiglitz, prix nobel d’économie, mai 2010. Extrait.

« La crise financière grecque a réellement mis en danger la survie de l’euro. A la création de l’euro, beaucoup se sont inquiétés de sa viabilité à long terme. En période d’expansion, ces inquiétudes furent oubliées. Mais la question de savoir quels ajustements pourraient être effectués si une partie de la zone euro connaissait un terrible revers restât en suspens. Le fait de fixer un taux de change et de déléguer la politique monétaire à la Banque Centrale Européenne a éliminé deux des principaux moyens par lesquels les gouvernements pouvaient stimuler leur économie pour éviter la récession. Comment les remplacer ? (...)

Les problèmes de l’euro devraient peut-être s’envisager depuis une perspective globale. L’Amérique a dénoncé les excédents de compte courant (commercial) de la Chine ; mais exprimés en pourcentage du PIB, les excédents allemands sont supérieurs. Si l’on considère que l’euro a été conçu de façon à ce que le commerce dans l’ensemble de la zone euro soit globalement équilibré, alors les excédents de l’Allemagne signifient que le reste de l’Europe est en déficit. Et le fait que ses pays importent plus qu’ils n’exportent contribue à affaiblir leur économie. (...)

Pour l’Allemagne (tout comme pour la Chine), ses importantes réserves et ses prouesses à l’exportation sont des vertus, non des vices. Mais John Maynard Keynes faisait remarquer que les excédents entrainent une diminution de la demande intérieure globale ; en d’autres termes, les pays excédentaires exercent une « externalité négative » sur leurs partenaires commerciaux. Keynes pensait que plus que les pays déficitaires, ce sont les pays excédentaires qui représentent une menace pour la prospérité mondiale ; il est même allé jusqu’à recommander l’introduction d’une taxe sur les pays excédentaires. (...)

Une des solutions proposées est que ces pays développent un mécanisme qui pourrait s’apparenter à une dévaluation – une diminution uniforme des salaires. Je crois que cela n’est pas réalisable et les conséquences distributives seraient inacceptables. Les tensions sociales seraient considérables. C’est de l’ordre du fantasme.

Il y a une seconde solution : la sortie de l’Allemagne de la zone euro ou la division de la zone euro en deux sous-régions. L’euro a été une expérience intéressante ; mais, tout comme feu le Mécanisme de taux de change européen (MCE) qui l’a précédé, et qui s’est effondré lorsque les spéculateurs s’en sont pris à la Livre Sterling britannique en 1992, elle souffre du manque de soutien institutionnel nécessaire à son bon fonctionnement.

Il y a aussi une troisième solution, que l’Europe pourrait bien finir par admettre comme étant peut-être la plus prometteuse : engager les réformes institutionnelles fondamentales, y compris un cadre fiscal nécessaire, celles-là mêmes qui auraient du être pensées et mises en place lors du lancement de l’euro.

Il est encore temps pour l’Europe d’engager ces réformes et donc d’être à la hauteur de l’idéal de solidarité sur lequel fut basée la création de l’euro. Mais si l’Europe n’y parvient pas, alors peut-être vaudra-t-il mieux admettre l’échec et passer à autre chose plutôt que de payer le prix cher du chômage et de la souffrance humaine au nom d’un modèle économique défectueux. »

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