Médiapart

Bayrou : « Hollande exemplaire ? Non, bien sûr ! »

Par Christophe Gueugneau et Marine Turchi.

Samedi 9 mars 2013 // La France

À chaque élection présidentielle, les candidats font de la moralisation de la vie politique un des piliers de leur campagne. C’était la « République irréprochable » de Nicolas Sarkozy en 2007, la « République exemplaire » de François Hollande l’an dernier. Sous la présidence Sarkozy, François Bayrou avait dénoncé dans son livre Abus de pouvoir (éditions Plon, 2009) « la plus impressionnante confiscation de tous les pouvoirs » depuis des décennies. En 2012, il a apporté son soutien à François Hollande à la condition notamment que celui-ci mette fin à ces pratiques. Le candidat socialiste lui avait promis, dans une lettre, qu’il ferait « voter une grande loi de moralisation de la vie publique par le Parlement ».

Nominations, transparence, réforme constitutionnelle, affaires du PS : quel regard François Bayrou porte-t-il sur la présidence Hollande, neuf mois plus tard ? Serait-il prêt à entrer au gouvernement ? Entretien avec le président du MoDem, qui publie De la vérité en politique (éditions Plon), le 12 mars.

François Bayrou à son bureau, au siège du MoDem, le 21 février.
François Bayrou à son bureau, au siège du MoDem, le 21 février.© M.T.

Mediapart. En 2009, vous dénonciez dans votre livre un « pouvoir (qui) abuse de tous les pouvoirs ». Qu’en est-il sous François Hollande ? A-t-il tenu sa promesse d’une « République exemplaire » ?

François Bayrou. Cet engagement d’exemplarité a été déterminant pour l’alternance. Est-il tenu aujourd’hui ? Non, bien sûr ! Même s’il est trop tôt pour une conclusion définitive, ce qui frappe, c’est que les mêmes pratiques continuent, notamment dans le domaine des nominations : on récompense les proches, les organismes de contrôle qui devraient être indépendants sont placés sous la responsabilité de sympathisants et même de militants. Lorsqu’en 2007, Michel Boyon, ancien directeur de cabinet du premier ministre Jean-Pierre Raffarin, a été nommé à la tête du Conseil supérieur de l’audiovisuel, François Hollande avait protesté tout comme moi. La nomination de M. Schrameck n’en a été que plus révélatrice ! C’est le même parcours, mais sans aucune expérience dans l’audiovisuel, alors que Michel Boyon avait présidé Radio France, ce qui lui permettait de mettre en avant une expérience indiscutable.

Outre Olivier Schrameck, les exemples de nominations de complaisance sont nombreux : Jack Lang à l’IMA, Anne Lauvergeon à EADS, Jean-Pierre Jouyet à la tête de la Caisse des dépôts et consignations, Ségolène Royal et Jean-Paul Huchon à la BPI, etc. Pendant la campagne, François Hollande avait pourtant promis que les hauts fonctionnaires seraient « nommés sur leur compétence, leur expérience », que « la seule loyauté qui leur sera réclamée sera celle à l’égard de l’État et non à l’égard du chef de l’État »...

La pratique est la même : on installe des proches à des responsabilités qui devraient être dégagées de tout intérêt partisan. Ce n’est pas cela l’esprit public dans une République digne de ce nom. La BPI est-elle une banque de service public indépendante ? Alors pourquoi un organigramme aussi politique avec Mme Royal et M. Huchon ? Je ne vois pas d’évolution vers une République exemplaire, mais une continuité dans des habitudes qui sont une faiblesse pour la France. Mêmes pratiques, mêmes déclarations, même caricature de l’opposition par le pouvoir et du pouvoir par l’opposition. C’est en contradiction avec la promesse publique faite par François Hollande de tourner cette page. Je ne cesserai pas de m’élever, et pas moins aujourd’hui qu’hier, contre cette conception du pouvoir selon laquelle quand on le détient on peuple la République de ses amis.

Si vous observez les « mêmes pratiques », pourquoi estimez-vous qu’il est « trop tôt » pour juger ?

Il n’est pas trop tôt pour s’inquiéter. Ces huit mois ne sont pas rassurants. Mais mon jugement est suspendu sur un point précis : ces habitudes claniques sont le résultat du bipartisme systématique qui est devenu un des principaux points de faiblesse de la France. Or, je le crois, pour le bien du pays, ce bipartisme doit exploser. La crise à l’intérieur de la majorité se précise : la politique que François Hollande va devoir mener est incompatible avec sa majorité. 

La moralisation de la vie publique était un axe fort de votre campagne présidentielle, tout comme François Hollande. Une fois au pouvoir, n’auriez-vous pas opéré les mêmes renoncements ?

Sûrement pas. Pour deux raisons. D’abord je n’aurais pas eu cet ensemble d’obligations auquel on est soumis quand on provient d’un grand parti, de ses tendances et de ses clans. Je n’aurais pas été prisonnier de ce système institutionnel, j’aurais conduit une politique déterminée pour le changer. Il faut rompre avec le “tout ou rien” à chaque élection : le pouvoir c’est tout, il n’y a pas de contre-pouvoir ; en France ceux qui gagnent ont tout, ceux qui perdent n’ont rien, et même aucune représentation lorsque vous êtes minoritaires.

D’autre part la bipolarisation : toute personne qui a envie de progresser est obligée de s’affilier à l’un de ces deux partis. Donc se met en place un système de prébendes. Lors des trois dernières élections présidentielles, le FN, le Front de gauche et le centre représentent 40 %, mais moins de 1 % des députés à l’Assemblée. Ceux qui contestent sur le fond l’organisation du pouvoir ne peuvent pas s’exprimer à la tribune.

Depuis 2008, les nominations par l’exécutif sont soumises à l’avis des commissions parlementaires, qui auditionnent les personnalités envisagées. Que pensez-vous de ces auditions ?

Ce sont des auditions pour la forme, sans portée puisqu’il faut une majorité qualifiée, des trois cinquièmes, donc une majorité inatteignable pour s’opposer à ces nominations. J’avais proposé le contraire : une majorité qualifiée pour les approuver, ce qui aurait obligé à un accord transpartisan.

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