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Barack Obama, président des Blancs ?

Par Iris Deroeux

Jeudi 7 février 2013 // Le Monde

Barack Obama a prêté serment, lundi 21 janvier, en posant la main gauche non pas sur une, mais sur deux bibles : l’une ayant appartenu à Abraham Lincoln, l’autre à Martin Luther King. Le geste est symbolique puisque ce lundi 21 janvier était également, hasard du calendrier, le Martin Luther King Day, un jour férié aux États-Unis en mémoire de la figure du combat pour les droits civiques. Il marque aussi le prolongement entre le héros de la cause afro-américaine et le premier président noir de l’histoire du pays.

Martin Luther King
Martin Luther King

C’est une chose de convoquer Martin Luther King. C’en est une autre de poursuivre son action, à savoir la lutte contre les inégalités et le racisme. Ce que s’est bien gardé de faire Barack Obama jusqu’à présent, de l’avis de spécialistes des études afro-américaines, et tout simplement d’Afro-Américains certes ravis de l’avancée que représente l’élection d’Obama, mais insatisfaits face à la situation économique et sociale de la communauté noire aux États-Unis. Elle est tout bonnement catastrophique.

Selon le dernier recensement, les Blancs américains détiennent 22 fois plus de richesses que les Afro-Américains. Cet écart a quasiment doublé depuis la crise de 2008. En septembre 2012, le taux de chômage s’élevait à 13,4 % chez les Afro-Américains et à 9,4 % chez les Latinos, tandis que la moyenne nationale tombait à 7,8 %. On trouvait encore des pics à plus de 20 % dans les communautés afro-américaines de certaines métropoles comme Las Vegas.

En 2011, 36 % des Afro-Américains travaillaient pour des salaires si bas qu’ils permettent à peine de se situer au-dessus du seuil de pauvreté, fixé à 23 050 dollars (18 111 euros) par an pour une famille de quatre. Cette année-là, le recensement indiquait encore que le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté atteignait 46,2 millions, du jamais vu depuis 52 ans. Et 45,8 % des enfants afro-américains de moins de 6 ans vivaient sous ce seuil, un taux trois fois supérieur à celui des enfants blancs.

À ceux qui considèrent l’élection puis la réélection de Barack Obama comme le signe d’une Amérique post-raciale où les inégalités entre Blancs et Noirs ont disparu, « rien ne pourrait être plus éloigné de la réalité », rétorque donc Jamal Watkins, directeur général du Center for Social Inclusion, un centre de recherche sur les programmes de lutte contre les inégalités.

On pourrait au contraire parler d’une population oubliée, dont le sort n’est jamais évoqué, comme en a témoigné la dernière campagne électorale de Barack Obama. Ce qui est tout de même un comble quand on connaît les efforts du parti démocrate pour « faire sortir le vote » afro-américain et latino, c’est-à-dire encourager les minorités à se déplacer aux urnes. Ça a très bien fonctionné : Barack Obama a été élu en novembre 2012 par 93 % des électeurs afro-américains et 69 % des électeurs latinos.

« La solidarité raciale fonctionne à merveille, et c’est logique étant donné les remarques haineuses ou racistes que l’on peut entendre du côté républicain depuis 2008 », commente Kevin Alexander Gray, écrivain et militant pour les droits civiques. Ce qui dérange Kevin Gray, c’est l’absence de débat public sur l’état de la communauté afro-américaine. Certes, explique-t-il sur un ton désabusé, « comme toute personne de gauche, réaliste, je ne m’attends pas à grand-chose d’autre de la part d’un président, blanc ou noir, dont la fonction première est de “gérer l’empire” ».

Mais la situation actuelle le dépasse. « Barack Obama reçoit le soutien d’une communauté tout entière sans aucune demande politique. Il peut faire ce qu’il veut ! » s’emporte-t-il. En l’occurrence, l’écrivain estime qu’il ne fait rien. À l’égard de la communauté afro-américaine : « AWOL comme on dit dans le langage militaire. Obama est “absent sans permission”. »

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