Banque asiatique d’investissement sur les infrastructures.

Lundi 3 août 2015 // Le Monde

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Le secrétariat de la Banque asiatique d’investissement sur les infrastructures (AIIB) a annoncé que la rédaction des statuts était terminée et qu’elle devrait être opérationnelle d’ici 2016.

Pourquoi créer une nouvelle institution alors que le Fonds monétaire international, la Banque asiatique de développement et la Banque mondiale existent déjà ? Tous ces instruments sont dirigés et orientés par leurs fondateurs : les États-Unis et le Japon refusent de laisser la place à de nouveaux acteurs économiques qui pourraient remettre en cause leurs pouvoirs. Ainsi, même si la Chine est en passe de devenir la première puissance économique mondiale, les républicains du Congrès des États- Unis sont opposés à toute réforme du FMI qui pourrait contribuer à donner une voix plus importante à la Chine au sein de cette organisation.

« Pour soutenir le processus d’interconnexion et d’intégration au développement économique de la région, la Chine a proposé d’établir l’AIIB et de fournir un soutien financier au développement d’infrastructures dans les pays en développement de la région » affirmait le président Xi Jinping lors d’un de ses déplacements en Indonésie.

Il ne fait aucun doute que l’AIIB sera très utile à l’ensemble de la région mais c’est, avant tout, une véritable opportunité pour la Chine. Sous ses ambitions « généreuses et solidaires », Beijing (Pékin) souhaite orienter les capitaux chinois vers La construction d’infrastructures dans des pays asiatiques en développement qui auraient des difficultés à accepter des financements directement chinois pour des raisons politiques. Les grandes banques chinoises comme China Development Bank ont aussi de leur côté investi dans les infrastructures étrangères mais le contexte géopolitique les oblige à se limiter à l’Amérique Latine ou à l’Afrique.

La Chine est en conflit avec certains pays de la région comme l’Inde ou les Philippines sur des questions territoriales importantes. Ces États ne veulent pas commercer directement avec la Chine mais ils peuvent faire affaire par le truchement d’une organisation comme l’AHB. Cette structure sera d’ailleurs un moyen de contrer les limites de la croissance chinoise. En finançant la construction d’industries polluantes dans les pays d’Asie centrale et en développant des emplois qui permettront d’enrichir des peuples, souvent, très pauvres, ils créent de nouvelles opportunités. L’un des éléments essentiels du « plan » chinois est de délocaliser les surcapacités chinoises qui concernent principalement la sidérurgie et la cimenterie. De nouveaux chantiers et de nouveaux marchés permettront de créer un relai de croissance. Ce n’est pas dans l’industrie lourde que réside l’avenu d’une puissance économique mais dans l’innovation, la technologie et les produits à forte valeur ajoutée. En restant l’initiateur et le principal investisseur de l’AIIB, l’État chinois assure du travail à ses entreprises. Par ailleurs, la Chine garde un autre avantage certains sur tous les autres investisseurs.

Les pays européens, le Royaume-Uni en tête, n’ont pas tardé avant de prendre part à l’aventure malgré les cris d’orfraie poussés par Washington. Tous savent que les entreprises des États membres de I’AIIB seront prioritaires sur les grands chantiers qu’elle mènera. Même le Canada pense s’associer au projet. C’est une manière de relancer la machine économique occidentale qui s’essouffle faute d’opportunité. La principale réserve que pouvaient opposer les pays européens, États de droit, concernait le respect des normes juridiques internationales. Et sur cette question, la Chine s’est d’ores et déjà engagée à respecter les règles internationales de droit du travail et les accords portant sur le respect de l’environnement.

Que sait-on des statuts ? Il semble que Beijing a décidé de se démarquer des organisations préexistantes. Les États-Unis ont un droit de veto sur les décisions formulées par la Banque Mondiale et par le FMI alors que techniquement ils ne détiennent pas plus de 20 % des votes. La Chine, de son côté, avait pour ambition première d’accorder un capital initial de 100 milliards de dollars et de fixer sa participation à 50 % de cette somme. Toutefois, malgré ce poids financier, elle affirme qu’un pays seul ne pourra pas imposer sa volonté aux autres et que les statuts s’assureront de cela. Ainsi, la Russie et l’Iran voient enfin se dessiner un avenir en dehors des négociations avec les Américains et donc une possibilité de s’extirper de l’embargo dans lequel ils sont pris au piège. Beijing a également promis des échanges fluides et une administration réduite à son plus simple appareil.

De manière plus concrète, on sait déjà que les premiers chantiers ont pour but d’établir une nouvelle route de la soie qui relierait directement, par la terre, Chine et Europe ainsi qu’une liaison maritime qui connecterait le Moyen-Orient à l’Asie du Sud-Est et à l’Europe.

Il sera intéressant de suivre le cours du yuan qui veut s’imposer à la place du dollar comme monnaie de référence dans les mois qui viendront. C’est loin d’être évident mais dans un contexte économique incertain, Beijing a certainement une carte à jouer. En effet, qu’est-ce qui empêche la Chine de proposer un nouveau fonds d’aide aux pays en difficulté alors qu’elle dispose d’une réserve 3,7 millions de dollars prête à l’emploi ? L’hégémonie américaine en souffrirait mais certains États comme la Grèce pourraient reprendre espoir si Beijing décidait d’imposer une politique moins austère que celle du FMI actuellement. Le yuan est déjà une monnaie que l’on ne peut ignorer, qu’il soit convertible ou pas, il est la monnaie la plus utilisée dans les échanges passant par la Chine et Hong Kong.

Certes la Chine doit faire encore beaucoup d’efforts pour devenir « fréquentable » aux yeux du grand public occidental mais une chose est sûre, elle a un véritable talent pour les affaires.

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