Bangladesh.

Mercredi 22 mai 2013 // Le Monde

Le coût humain des prix bas, honte à l’occident qui pour une question d’argent, font travailler des enfants pour 5 euros par mois.

Plus de mille personnes ont péri dans un immeuble qui s’est écroulé à Dacca. C’est le résultat direct du monde de production et de commercialisation du XXI°.

Le mercredi 24 avril, l’immeuble Rana Plaza s’est écroulé, un jour après que les autorités bangladaises eurent demandé aux propriétaires de l’évacuer. Situé à Savar, une banlieue de Dacca, l’immeuble abritait des usines de prêt-à-porter qui employaient près de 3 000 ouvriers. Ils faisaient partie de la chaîne de production et de consommation de vêtements qui s’étend des champs de coton de l’Asie du Sud aux distributeurs du monde atlantique, en passant par les machines et les ouvriers du Bangladesh.

Des marques célèbres y étaient confectionnées, comme les vêtements qui figurent dans les rayons démoniaques de Walmart [grand distributeur américain]. Cela mérite de rappeler le bilan de l’incendie de la Triangle Shirtwaist Factory de New York, en 19H, 146 personnes y avaient trouvé la mort. Aujourd’hui, le bilan compte plus du double de victimes [plus de 1000 morts à ce jour]. Cet "accident" intervient cinq mois après l’incendie de l’usine de prêt-à-porter qui a tué au moins 112 ouvriers, le 24 novembre 2012.

La liste des "accidents" est longue et douloureuse. En avril 2005, l’effondrement d’une usine de prêt-à-porter de Savar tue 75 ouvriers. En février 2006, ce sont huit personnes ensevelies dans une autre usine de Dacca. En juin 2010, 25 personnes meurent dans un bâtiment - toujours dans la capitale. Ce sont là les "usines" de la mondialisation du XXI°siècle des abris mal conçus et un processus de production qui repose sur de longues journées de travail, des machines de troisième ordre et des ouvriers dont la vie est soumise aux impératifs de la production à flux tendus. Ces usines bangladaises s’inscrivent dans le paysage de la mondialisation, que l’on retrouve répliqué dans les usines de la frontière américano-mexicaine, de Haïti, du Sri Lanka et d’autres lieux qui ont ouvert leurs portes à une industrie du prêt-à-porter habile à profiter du nouvel ordre industriel et commercial des années 1990.

Ces pays faibles, qui n’ont pas eu la volonté de se battre pour leurs ressortissants ni de se soucier de l’affaiblissement à long terme de leur ordre social, se sont empressés d’accueillir l’industrie du prêt-à-porter. Les gros producteurs, qui ne voulaient plus investir dans des usines, se sont tournés vers des sous-traitants en leur proposant des marges très faibles et en les obligeant ainsi à gérer leurs usines comme des prisons.

La sous-traitance a permis à ces sociétés de nier toute culpabilité dans les agissements des propriétaires de ces petites usines et de jouir des bénéfices de produits bon marché sans avoir la sueur et le sang des ouvriers sur la conscience. Elle a permis aussi aux consommateurs du monde atlantique d’acheter de grandes quantités de marchandises, souvent en s’endettant, sans se soucier des méthodes de production. De temps en temps, une vague de sentiment, progressiste vise telle ou telle société, mais il n’y a pas de réflexion d’ensemble sur le fait que la chaîne d’approvisionnement à la Walmart favorise les pratiques critiquées.

Vingt-sept euros par mois. Les ouvriers bangladais ne sont pas aussi enthousiastes que les consommateurs du monde atlantique. En juin 2012 encore, des milliers d’ouvriers de la zone industrielle Ashulia, à la périphérie de Dacca, ont réclamé des augmentations de salaires et l’amélioration de leurs conditions de travail. Plusieurs jours d’affilée, ils ont fermé 300 usines, bloqué l’autoroute Dacca-Tangali à Narasinghapur. Ils gagnent entre 3000 takas [29 euros] et 5 500 takas [53 euros] par mois et voulaient une augmentation de 1500 takas [15 euros] à 2000 takas [19 euros] par mois. Le gouvernement a envoyé 3 000 policiers rétablir l’ordre et la Première ministre a assuré qu’elle étudierait la question. Une commission a été constituée mais n’a rien produit de substantiel.

Alors que les informations en provenance du Rana Plaza arrivaient, Dacca, consciente de la futilité de négocier avec un gouvernement subordonné à la logique de la chaîne d’approvisionnement, a explosé. Les ouvriers ont fermé la zone industrielle qui entoure la ville, barré les routes et détruit des voitures. C’est l’insensibilité de l’Association des fabricants de prêt-à-porter du Bangladesh (BGMEA) qui amis le feu aux poudres. Après les manifestations de juin 2012, Shafiul Islam Mohiuddin, le patron de la BGMEA, avait accusé les ouvriers de conspirer et avancé qu’il n’[était] pas logique d’augmenter les salaires.

Cette fois, Aminul Islam, le nouveau président de la BGMEA, a laissé entendre que le problème, ce n’est pas la mort des ouvriers ni les mauvaises conditions de travail, mais l’interruption de la production causée par les troubles et les hartals [grèves]. Ces grèves constituent selon lui encore un coup sévère porté au secteur du prêt-à-porter.

Il n’est pas étonnant que ceux qui sont descendus dans la rue aient si peu confiance dans les sous-traitants et le gouvernement. Les tentatives de lutter contre l’exploitation ont été anéanties par la pression concertée du gouvernement et les avantages qu’il y a à poursuivre ces pratiques meurtrières. Tout ce que la législation sur le travail au Bangladesh contient de correct est réduit à néant par l’application déficiente qu’en font les inspecteurs du travail. Ceux-ci ne sont que 18 pour contrôler les l00 000 usines de la région de Dacca, où la plupart des entreprises textiles sont concentrées. ( FILOCHE,C’EST LE MOMENT D’OUVRIR TA GRANDE GUEULE).

Lorsqu’une infraction est détectée, les amendes sont si basses qu’elles ne poussent pas à réformer. Lorsque les ouvriers tentent de former des syndicats, la dureté de la réponse du management suffit à anéantir leurs efforts. Le management préfère les éruptions anarchiques de violence à la consolidation du pouvoir des ouvriers. Cette violence a conduit le gouvernement à créer une cellule de crise et une police de l’industrie, non pour surveiller les violations du droit du travail, mais pour espionner les organisateurs des ouvriers. En avril 2012, les agents de la capitale ont kidnappé Aminul Islam, l’un des principaux organisateurs du Centre bangladais pour la solidarité ouvrière. Il a été retrouvé mort quelques jours plus tard, le corps marqué de traces de torture.

Voilà plusieurs mois que le Bangladesh est secoué par de grandes manifestations à propos de son histoire - en février, la terrible violence que le [parti islamiste] Jamaat-e-Islami a fait subir aux combattants de la liberté en 1971 a poussé des milliers de personnes à se rassembler à Shanbagh, à Dacca. Ce mouvement de protestation s’est depuis transformé en une guerre politique entre les deux grands partis et a fait oublier les appels à la justice pour les victimes de ces violences. Il a enflammé le pays, qui est par ailleurs plutôt conciliant quant à la terreur quotidienne que vivent les ouvriers du prêt-à-porter. L’accident du Rana Plaza va peut-être lui donner un tour progressiste.

Pendant ce temps, le monde atlantique est tellement absorbé par les guerres contre le terrorisme et le marasme économique qu’il évite de s’interroger sur un mode de vie qui repose sur la consommation à crédit et l’exploitation des ouvriers de Dacca.

Les morts du Rana sont non seulement victimes des sous-traitants, mais aussi de la mondialisation du XXI° siècle.

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