Balancer des Scud.

Jeudi 20 décembre 2012 // La France

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Une formule signée Montebourg que le ministre du Redressement productif emploie volontiers. C’est le degré supérieur de la violence quotidienne des relations politiques. On s’envoie des missiles plus ou moins rudimentaires selon le sujet. En général, cela se passe d’un camp à l’autre. Cela se pratique aussi et de manière de plus en plus sophistiquée à l’intérieur du même camp en utilisant les chaînes d’information télévisées comme rampes de lancement. Ainsi, à droite, Jean-François Copé et François Fillon abusent des Scud depuis trois semaines. Désormais, c’est au sein même de l’exécutif que se pratiquent ces échanges à ciel ouvert.

Dehors le sinistre Copé

Cela a commencé un lundi. Premier Scud tiré par Montebourg : le missile éclate en plein milieu du site de Florange. Est visé le sidérurgiste indien Mittal, à qui il est conseillé de quitter la France (où il emploie 20 000 salariés). Cela provoque des dégâts secondaires à l’Élysée et à Matignon où l’on n’avait pas prévenu le tir. Dès le mardi soir, François Hollande s’empare de l’affaire. Retour de Scud, il transmet le dossier à son premier ministre. Le vendredi soir, c’est donc Jean-Marc Ayrault qui renvoie un nouveau missile en direction de Montebourg : non seulement il ne cite pas une fois dans son intervention le nom de son ministre investi dans le dossier Florange mais il assume le contraire de tout ce que celui-ci affirmait. Mittal restera en France. À partir delà, c’est le déchaînement. Entre l’étage de Bercy qui abrite le ministère du Redressement productif, l’Élysée et Matignon, on se tire dessus par salves successives. « Le ministre du Redressement productif n’a pas ménagé sa peine », finit par dire Matignon dans un texte dont l’humour se lit au second degré.

Le problème, ce sont les conséquences : la méthode de gouvernement que cela révèle, le contenu politique que cela masque. Car l’affaire de Florange n’est pas une première ; elle est même la reproduction exacte de l’affaire d’Aulnay-sous-Bois, au mois de juillet ; il suffit de remplacer le nom de Mittal par celui de Peugeot, les hauts-fourneaux par la construction automobile. Volée de missiles de Montebourg, suivie par des rencontres à huis clos à l’Élysée et à Matignon, pour finir par un communiqué dans lequel on apprendra qu’après de « longues et difficiles négociations », on est parvenu à un compromis qui n’est que le plan initial de l’industriel peint autrement.

Au début de la séquence, sous la violence des attaques, les patrons se sentent collectivement insultés ; ils se demandent comment continuer à travailler dans un tel pays et s’interrogent sur leurs investissements futurs, prêts à baisser les bras. À la fin, en revanche, ce sont les syndicalistes qui s’estiment trahis. Après avoir laissé le ministre du Redressement les soutenir et leur donner raison dans leurs surenchères, c’est le premier ministre qui tranche : on oublie les slogans pour banderoles, retour au réel. En résumé : des patrons découragés et inquiets d’une part, des salariés syndiqués trompés d’autre part. L’opinion publique décroche.

François Hollande continue à naviguer de bonne humeur entre les courants, comme il le faisait au temps de sa direction du Parti socialiste, l’absence de décision tenant lieu de ligne politique. Montebourg est désavoué par Ayrault, mais naturellement il reste au gouvernement ; Duflot n’est pas entendue par ses élus au Parlement qui votent contre le traité européen du gouvernement, mais naturellement on la garde. Le premier ministre envoie des escadrons de gendarmes chasser les activistes écologistes qui occupent les terres de Notre Dame-des-Landes, mais cela ne doit rien changer à la cordialité des relations entre PS et Verts, et ainsi de suite.

De deux choses l’une. Ou bien François Hollande n’a pas de cap et il gouverne au fil de l’eau et des injonctions de Bruxelles ou de Berlin, veillant seulement à préserver son pouvoir, en comptant sur un retournement de la conjoncture, ou bien alors il avance à couvert en préparant ce que Pierre Moscovici appelle la « révolution copernicienne » du Parti socialiste et, dans ce cas, Jean-Marc Ayrault profite des échanges de Scud pour créer un rapport de force interne à la gauche qui lui permette de faire avaliser une politique franchement sociale-démocrate.

Mais alors, cela préparerait, comme à droite en ce moment, une fracture entre l’aile Ayrault-Moscovici et l’aile Montebourg-Mélenchon, entre le réalisme des uns et l’utopie des autres. La question étant de savoir à quel moment va tomber le Scud final qui fera vraiment éclater une gauche piégée par ses propres contradictions.

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