Avril 1945

Mercredi 3 juin 2015 // L’Histoire

www.innovation-democratique.org

Les femmes auxquelles de Gaulle a accordé le droit de vote l’exercent pour la première fois aux municipales. Non sans donner des sueurs froides à certains partis de gauche qui craignent de les voir suivre des mots d’ordre "cléricaux"...

En ce 24 mars 1944, alors que le Comité français de libération nationale (CFLN) s’apprête à se transformer, à Alger, en Gouvernement provisoire de la République française - ce sera chose faite, le 3 juin, trois jours avant le débarquement allié en Normandie -, ses fidèles se sont divisés sur un texte qui, aux yeux du Général, n’aurait pas dû soulever la moindre objection : l’accès des femmes au suffrage universel et à l’éligibilité, aussitôt la France libérée et la République rétablie.

Dès le 23 juin 1942, le chef de la France libre avait pris cet engagement, publié par la presse clandestine : « Une fois l’ennemi chassé du territoire, tous les hommes et toutes les femmes de chez nous éliront l’Assemblée nationale qui décidera souverainement des destinées du pays. » Pour de Gaulle, en effet, la participation des femmes à la vie de la cité est une évidence et leur exclusion une injustice. Bien qu’ayant rompu depuis longtemps avec l’Action française, il est resté, sur ce point, en plein accord avec Maurras, qui, dès 1918, militait pour ce droit, indépendamment des critiques qu’il adressait à la démocratie parlementaire. S’il veut rompre avec Vichy, qui a suspendu les libertés publiques, de Gaulle souhaite tout autant en finir avec le "régime des partis" de la III° République, qui excluait du suffrage la moitié de la population...

C’est donc avec stupéfaction qu’il prend acte de l’attitude de certains de ses compagnons, réputés "progressistes", qui, lors du vote de l’article 17 de l’ordonnance sur l’organisation future des pouvoirs publics après la libération se montre bien frileux… Si nul ne s’est permis de remettre en cause l’engagement officiel du Général en faveur du vote des femmes, le radical corse François Giacobbi, en effet, a fait inscrire dans le texte voté en commission par l’Assemblée consultative d’Alger une disposition transitoire indiquant que celles-ci « ne voteraient pas aux élections provisoires qui auraient lieu en cours de libération ». Autrement dit, pas avant que le territoire national soit totalement libéré... Explication de Giacobbi : « Il est établi qu’en temps normal, les femmes sont déjà plus nombreuses que les hommes. Que sera-ce à un moment où prisonniers et déportés ne seront pas encore rentrés ? » Pour le chef du CFLN, cette distinction, même temporaire, est inadmissible. Homme ou femme, qu’importe, s’il s’agit de citoyens français. Aussi voit-il avec soulagement le communiste Fernand Grenier s’opposer, par un amendement, à cette mesure dilatoire.

C’est l’amendement Grenier qui impose définitivement le droit de vote des femmes.

« L’éloignement de leur foyer de nombreux prisonniers et déportés qui ont été remplacés dans leurs tâches par leurs femmes confère à ces dernières un droit encore plus fort de voter dès les premières élections », plaide Grenier, soutenu par le Général. Du coup, son amendement est adopté par 51 voix contre 16. Parmi les opposants : des radicaux-socialistes qui, avant la guerre, avaient été les plus opposés au droit de vote des femmes, comme l’ancien ministre de Léon Blum, Marc Rucart, ou l’ancien député Marcel Astier... Mais aussi le grand juriste René Cassin, qui avait rédigé les statuts de la France libre et n’hésite pas, en l’espèce, à s’éloigner de la volonté de De Gaulle. Futur leader des gaullistes de gauche sous la V° République, Louis Vallon s’écrie : « Je retrouve dans ce débat les traditions de l’ancien Parlement français dans ce qu’elles avaient de plus détestable. À maintes reprises, le Parlement s’est prononcé à la quasi-unanimité pour le principe du vote des femmes mais, chaque fois, l’on s’est arrangé par des arguments de procédure pour que la réforme n’aboutisse pas ! » De fait, sans l’amendement Grenier, il y a fort à parier que le texte aurait subi le même sort que tous ceux votés depuis 1919 en faveur du droit de vote des femmes : écartés par le Sénat, qui était dominé par le Parti radical, ou malencontreusement disparus de l’ordre du jour à la faveur d’une navette entre les deux Chambres.

Pourquoi cette hostilité des radicaux et de beaucoup de socialistes au suffrage féminin, alors que celui-ci est acquis au Royaume-Uni et en Russie soviétique depuis 1918, en Allemagne depuis 1919, aux États-Unis en 1920 et même en Turquie depuis 1930 ? Pour une raison rarement avouée publiquement, mais bien connue des parlementaires de l’époque : la crainte de voir les femmes, réputées plus conservatrices que les hommes, et surtout plus familières des églises, suivre les mots d’ordre que pourraient leur transmettre les curés ! Le pape Benoît XV lui-même n’a-t-il pas pris parti, en 1919, en faveur du droit de vote des femmes ?

Principal orateur du Parti radical au Sénat, dans les années 1920 et 1930.

Le 21 octobre 1945, les femmes votent pour la première fois aux législatives ; l’avocat Armand Calmel (1871-1959) précisait, en 1932, en enterrant une énième tentative de l’Assemblée de faire évoluer le statu quo : « Donner le droit de vote aux femmes, c’est l’aventure, le saut dans l’inconnu, et nous avons le devoir de ne pas nous précipiter dans cette aventure. [ ... ] Nous avons remonté le courant du boulangisme, le courant du nationalisme et, toutes les fois que la République a été en péril, c’est le Sénat qui l’a sauvée. »

Un interdit que Léon Blum, pourtant partisan du vote des femmes, n’osera pas transgresser, en juin 1936, tant il a besoin du soutien des radicaux pour tenter son expérience du Front populaire : tout juste nommera-t-il trois femmes au gouvernement - ce qui, dans le contexte de l’époque, fait figure de révolution, même si celles-ci, en leur qualité de sous-secrétaires d’État, ne siègent pas au Conseil des ministres...

De Gaulle prévoyait-il qu’avec le retour au pouvoir des partis traditionnels, les mêmes causes qui, hier, avaient exclu les femmes du suffrage et de l’éligibilité, produiraient les mêmes effets ? Ayant eu la prudence de faire voter le texte avant que « les poisons et les délices du système » eussent repris tous leurs droits, il n’a donc plus qu’à signer, le 5 octobre 1944, une ordonnance confirmant celle adoptée, en mars précédent, par l’Assemblée consultative d’Alger et publiée au Journal officiel du CFLN le 22 avril... Elle stipule tout simplement : « Les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes. »

C’est donc aux élections municipales des 29 avril et 13 mai 1945, il y a soixante-dix ans, que les Françaises vont, pour la première fois, faire usage de ce droit. Avec, pour premier effet, de sanctionner les partis qui le leur avaient refusé - les radicaux et, dans une moindre mesure, les socialistes - et de renforcer ceux qui l’avaient soutenu : la droite, essentiellement le Mouvement républicain populaire (MRP), qui s’est autoproclamé « parti de la fidélité » à de Gaulle, avant de le combattre, à partir de 1947, quand ce dernier lancera son Rassemblement du peuple français (RPF) ; et le Parti communiste, relayé par l’Union des femmes françaises de Marie-Claude Vaillant-Couturier.

Dès le premier tour, le 29 avril, les électrices se sont déplacées en masse.

Ce ne sera plus le cas à partir des législatives d’octobre 1945, leur taux d’abstention devenant, dès lors, légèrement supérieur à celui des hommes. Côté élues, le bilan est encore mince : les conseils municipaux ne comptent que 3 % de femmes. Avec, cependant, quelques curiosités : dans le village d’Échigey (Côte-d’Or), qui compte 130 habitants, le maire, Madeleine Ainoc, et tous les membres du conseil municipal sont des femmes ! Aux législatives du 21 octobre 1945, destinées à former l’Assemblée constituante, leur nombre sera plus significatif : 33 d’entre elles entreront au Palais-Bourbon, sur 586 sièges à pourvoir. On compte 17 communistes, dont Jeannette Vermeersch, compagne de Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, 9 MRP (officiellement gaulliste, en même temps que très lié à l’épiscopat), 6 socialistes, une PRL (centre droit)... mais pas une du Parti radical !

Comment se répartit alors le vote des électrices ? En 1945, aucune étude n’a été réalisée, mais, dès les législatives de novembre 1946 - les premières de la V° République -, leurs préférences seront systématiquement étudiées par l’Ifop. En 1946, elles sont 53% à voter à gauche, contre 65 % des hommes. Mais dès 1951, elles sont 53% à préférer la droite, quand les hommes ne sont, eux, que 42 à voter pour le MRP ou le RPF du général de Gaulle. La tendance se renforce aux législatives des 23 et 30 novembre 1958, premières de l’ère gaullienne : les électrices votent désormais à 68 % pour la droite, proportion qui atteint 74% aux législatives des 18 et 25 novembre 1962, scrutin qui scelle la disparition des anciens partis de la Ive République (MRP, Indépendants et Paysans et socialistes de la SFIO), balayés par la dissolution...

C’est à la présidentielle de 1965 que ce tropisme atteindra son paroxysme, 79 % des femmes votant pour le général de Gaulle, Jean Lecanuet ou Jean- Louis Tixier-Vignancour. Après quoi s’amorce une lente décrue, jusqu’à l’alternance de 1981, qui voit 54 % des femmes voter, aux législatives, en faveur des candidats socialistes... Il est vrai qu’entre-temps, Mai 68 était passé par là et que le féminisme était insensiblement passé de droite à gauche.

Répondre à cet article