Vue de ma fenêtre.

Aux frontières du ridicule.

Par DENIS TILLINAC Valeurs actuelles 22 mars 2012.

Samedi 14 avril 2012 // La France

L’intention de Hollande d’effacer le mot race de l’article premier de notre Constitution annonce la couleur de son éventuel quinquennat : pleins pouvoirs à la police du langage. Par l’effet d’une thérapie de facture magique, le racisme est censé disparaître quand le mot race aura été mis hors jeu. En bonne logique, il faudra aussi éconduire du même article les mots origine et religion, qui trahissent eux aussi une altérité suspecte. Moyennant quoi un Français de souche peule et de confession musulmane ne se distinguera plus en rien d’un compatriote catholique dont la famille est venue de Pologne, ils seront pour ainsi dire acculés à nier leurs racines. A la limite, Hollande devrait proposer que le mot "dette" n’ait plus droit de cité dans l’espace public des débats. Mais quand les bornes sont franchies, disait le sapeur Camember, il n’y a plus de limites et avec cette trouvaille ubuesque, que Lévy-Bruhl en son temps eût qualifiée de « prélogique », les frontières du ridicule sont abolies.

La présence de Bernadette Chirac au meeting de Villepinte le 11 mars met un terme opportun et définitif au distinguo, outré par les médias, entre chiraquisme et sarkozysme. Il remonte aux calendes, en l’occurrence l’an de grâce 1995, quand Sarkozy soutint Balladur contre Chirac. C’était un conflit de famille et tout notaire sait les rancoeurs engendrées par les affaires de succession, où s’entremêlent intérêts et affects. Les protagonistes avaient guerroyé alors sans trop d’aménité au sein de la droite. Chirac élimina Balladur au premier tour, lequel se désista aussitôt, ainsi que ses lieutenants Sarkozy et Pasqua. Dès lors, sur le plan politique, la zizanie n’avait plus de sens. Des amertumes ont cependant perduré et, parmi les fidèles de Chirac, des nostalgies légitimes ont entretenu chez quelques-uns le sentiment d’une incompatibilité entre les deux styles de gouvernante. Ce sont mes amis et, comme eux, j’eusse préféré que la prise de l’Élysée par Sarkozy en 2007 ne fût pas entachée d’agressivité mutuelle.

Pour autant, et sans nier les différences d’approche et de tempérament, la droite sarkozyste affronte la même gauche qui jadis, soutenue par les mêmes médias, traitait Chirac de facho : Fondée par Chirac pour Juppé, ministre éminent de Sarkozy, l’UMP est l’enfant mal conformé mais légitime du RPR et de l’UDF De Raffarin à Longuet en passant par Borloo, Pécresse, Baroin, LeMaire, Kosciusko Morizet, Wauquiez,Alliot-Marie, Copé, Jacob,Accoyer, Albanel, les ténors de la droite sarkozyste ont tous plus ou moins éclos dans le giron de Chirac. Même Fillon, disciple du regretté Séguin. Tous ou presque manifestent sans ambages leur attachement à leur ancien patron, ce qui ne les empêche pas de faire campagne pour Sarkozy. Quoi qu’on pense de la pertinence du clivage droite-gauche, il se recompose, comme au précédent scrutin présidentiel : Hollande incarne la gauche Sarkozy la droite. Il faut choisir son camp. Bernadette Chirac a choisi, c’est bien.

L’autre jour, je débattais à Nice avec mon complice Éric Zemmour. Je le connais depuis belle lurette ; j’apprécie sa plume autant que ses analyses et je partage en gros ses désenchantements.

Ses duos avec Naulleau dans l’émission de Ruquier ont popularisé sa dissidence ; le procès politique qu’il a enduré l’a à la fois diabolisé et victimisé. Salaud absolu pour les uns, il incarne pour les autres une sorte de résistance à l’empire du bien. « Résistez ! »,lui disaient des anonymes que nous croisions dans la rue. Zemmour est conscient d’endosser le poids d’un manichéisme sans équivalent dans les autres démocraties occidentales, et qui révèle une tare originelle de la gauche française. Car enfin, ce rejeton gaulliste d’une famille juive originaire d’Afrique du Nord n’est pas un ultra. Mais il met à nu, sans concession, l’idéologie implicite et dominante que serinent les médias et les intellosce nihilisme maquillé en compassion pour les "minorités", ce parti pris de confusion entre la norme et les marges, ce déni des réalités, cette culture pharisienne du mépris.

Pour l’heure, il tient son double rôle de maudit et d’adulé, non sans panache. D’une certaine façon, il en tire profit. Je préférerais cependant qu’on le prenne pour ce qu’il voudrait être : un écrivain français du genre polémiste dont les impertinences stimuleraient les consciences au lieu de nourrir à son corps défendant des scandales préfabriqués. 

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