Austérité : L’Espagne, entre peur et dégoût.

Par Christophe BARRET

Mardi 7 janvier 2014 // L’Europe


www.innovation-democratique.org
https://twitter.com/PVaurs

Dans une interview donnée à ABC, la sociologue Saskia Sassen l’affirme sans ambages : « l’austérité est l’équivalent en économie de la purification ethnique. » Saine provocation qui n’a d’égale que la vigueur avec laquelle la pauvreté s’abat sur les classes moyennes, outre-Pyrénées, pour reléguer nos voisins dans la misère, l’extrémisme, les routes incertaines de l’exil, alors que les rêves d’une société alternative du mouvement des Indignés resteront à jamais inassouvis. Tous les Espagnols ont déjà en commun de ne déjà plus rien attendre de l’État et des institutions européennes actuelles.

Est-ce l’effet de la pluie d’automne un aéroport de Séville à moitié vide ou l’alignement de boutiques fermées à l’intérieur, jamais les premières minutes d’un voyage à Séville ne m’ont parues aussi tristes. Depuis maintenant dix ans que j’aime arpenter la ville, pour y saisir les conversations et scruter les changements de son paysage, peu de changements m’échappent. Et ma première ballade confirme mes craintes. Je crains que l’Espagne n’ait été bel et bien abandonnée à son triste sort. Dans la mythique calle Sierpes, le petit stand d’une association dénonçant l’addiction aux jeux d’argent puis, dans le quartier populaire où j’habite, un grand panneau dénonçant la prostitution récemment fixé contre la façade du centre social, mettent en garde contre deux fléaux constitutifs du désespoir économique. Dans quel état retrouverai-je bientôt les amis et connaissances ?

Il est bien difficile de saisir le pire : c’est que la misère, la vraie, a sa pudeur. Mais j’y parviens tout de même, au gré de quelques confessions et de blagues désespérées données autour du verre de l’amitié. Un jeune Français, établi là tout de même depuis quelques années, me confie qu’il a vraiment eu l’impression de parachever son intégration à la société espagnole ce jour, déjà lointain, où il a été contraint de s’inscrire à l’agence locale pour l’emploi, pour depuis partager toutes les galères de sa belle-famille. Dans la même conversation, des amis espagnols, peut-être décomplexés par l’aveu, me relatent enfin quel fut le choc, pour ceux, non fonctionnaires, qui n’étaient pas protégés par un statut, quand, en 2009 les vagues massives de licenciements ont commencé. Ceci malgré les dénégations du Premier ministre socialiste de l’époque, qui avoue seulement maintenant, dans les Mémoires qu’il publie cet automne, son tort de ne pas avoir appelé un chat un chat, et d’avoir refusé d’utiliser le mot crise tandis qu’il était à son poste.

Les créations d’emplois suivent essentiellement les rythmes saisonniers des activités touristiques et agricoles. Pour vivre toute l’année, il faut subsister avec les modestes économies réunies en trois ou quatre mois de travaux temporaires, parfois au noir. Ceux qui ont déjà travaillé à l’étranger ou y ont des connaissances, réactivent les vieux flux migratoires un peu éteints depuis la seconde moitié du XXe siècle. Mais comment faire lorsqu’on ne connaît personne ? Présenter un beau curriculum vitae est une chose, pouvoir se payer le voyage et un hébergement provisoire en est une autre, m’avertit une amie, qui travailla, il y a quelques années pour les institutions européennes, à Bruxelles. À cet égard, le désengagement financier des institutions européennes du Sud au profit de l’Est du continent de l’Europe est durement ressenti, dans ce Sud longtemps favorisé.

La Junta de Andalucia, le gouvernement régional, ne parvient plus à faire fonctionner ses programmes sociaux ou à lancer des projets novateurs pour le développement économique. Les scandales liés aux détournements faciles dans des structures territoriales très décentralisées pouvant être tentées par le clientélisme n’ont, du reste, pas facilité la transition vers la rigueur. Mais quelle n’est pas ma surprise de constater que le désenchantement est grand chez mes interlocuteurs les plus au fait des enjeux européens.

Dans ce registre, la lecture du dernier ouvrage scientifique du collectif d’universitaires Econonuestra, dont j’avais interrogé l’un des meneurs il y a un an, se fait l’écho de ce pessimisme maintenant pesant. Alors qu’ils se contentaient autrefois de dénoncer les disparités économiques existant entre centre et périphéries économiques de l’Europe, voici aujourd’hui mes amis économistes prêts à renoncer au culte de la monnaie unique européenne, à laquelle ils n’osaient pourtant pas toucher, à l’automne 2012.

« La forme spécifique que cette crise revêt en Europe est conditionnée par d’autres éléments comme les asymétries productives ou la création de l’euro. Notre crise n’est pas le résultat de l’effet contagieux dérivé des événements ayant eu lieu dans d’autres pays, mais elle tient plutôt à des causes endogènes au propre fonctionnement des économies européennes. Pour le dire autrement : la gestion qui a été faite de la crise en Europe est spécialement malheureuse. Le collectif dresse ainsi, dès l’introduction de son ouvrage, un diagnostic lucide méritant d’être opposé, chez nous, à l’aveuglement volontaire et malheureux de certaines de nos élites médiatiques. Les caractéristiques des économies périphériques en Europe, à savoir, celles de la Grèce, de l’Italie, de l’Espagne, du Portugal et de l’Irlande, sont ainsi clairement identifiés.

« Concrètement, un pays périphérique a de manière systématique un revenu par habitant inférieur à la moyenne, présente des déficits structurels de ses comptes extérieurs, avec pour conséquence une tendance à l’endettement extérieur pour maintenir sa croissance, il se caractérise par un poids moindre de son secteur manufacturier, des secteurs de la gestion des capitaux et des biens de hautes valeurs ajoutées technologiques, ce qui explique en grande partie des déficits extérieurs systématiques alors qu’il dépend déjà de ces produits pour sa croissance interne ; il présente enfin un infra-développement des dépenses publiques et sociales entraînant une moindre capacité à éviter en périodes de crises, les graves répercutions sociales des difficultés économique. »

Les tenants d’une lecture purement économique de la crise et des solutions à lui donner sont donc avertis. D’énergiques mesures pour une relance des économies du Sud doivent être prises afin de lutter contre des effets sociaux désastreux dont le « centre » de l’économie européenne est structurellement à l’abri, pour l’instant.
En attendant que les autres Européens se remettent à faire de la politique, mes amis expérimentent les premières alternatives à la monnaie unique assassine du rêve européen de ma génération. À Séville et dans toute l’Andalousie, plus qu’ailleurs dans la péninsule, on a d’ores et déjà recours à de nouveaux étalons. Dans le quartier de La Macarena, beaucoup attendent quelque miracle du puma, qui a trouvé sa place, dans les porte-monnaie, à côté de l’euro.

Il s’agit d’une monnaie sociale, comme l’ont baptisée ses premiers observateurs, dont le nom se réfère à la place du Pumarejo, où siège l’association, née du mouvement des Indignés, qui facilite, via cette monnaie de papier dont elle gère l’émission, le troc de services ou de biens de consommation. En mai dernier, s’est d’ailleurs tenue dans la capitale régionale, la « Première rencontre des monnaies locales ».

L’Andalousie abrite déjà la moitié de toutes les monnaies alternatives d’Espagne, et il s’agissait de faire le point sur ces instruments qui permettent d’améliorer le quotidien des sacrifiés de la crise, sorti depuis longtemps des écrans radars du gouvernement espagnol et des institutions européennes, qui ont visiblement d’autres soucis qu’eux.

Oui, vraiment, Saskia Sassen, qui vient de recevoir le prix Prince des Asturies pour les sciences sociales fait bien de dire que « l’austérité est l’équivalent économique de la purification ethnique » (dans le journal ABC du 16/5). Les Espagnols disparaissent à l’intérieur de leur propre pays, comme rayés de la carte.

Les mots peur et dégoût me sont soufflés par une amie stupéfaite par une manifestation organisée, Avenida de la Costitucion, par l’extrême droite « pour une éducation publique de qualité. » C’est en tous cas ce que disent ses banderoles.

En fait, on n’est jamais vraiment sorti de l’écran radar de tout le monde... La manifestation, que je vais voir, provoque une contremanifestation organisée par la gauche de la gauche. Les deux groupes qui se font face sont composés de très nombreux jeunes gens, aux veines irriguées par des haines familiales héritées de la Guerre civile. Je vous aurai prévenu... Chair de poule, même si personne, dans cette rue, ne risque riuç, physiquement.

Quelques jours plus tard, je lis cependant un éditorial qui s’inquiète de percevoir des réminiscences du passé faire irruption dans les éléments de langage ou les réflexes de responsables politiques très à gauche, contre « les rouges » pour les uns, « les fascistes » pour les autres. Comme dit l’autre, il y a différentes manières de construire l’Europe.

Répondre à cet article