Mediapart

Au siège de ERT, au sixième jour d’occupation.

Un reportage de notre correspondante à Athènes : Amélie Poinssot

Mardi 25 juin 2013 // L’Europe

Dans le studio central de NET, la chaîne d’information en continu, deux présentateurs s’entretiennent avec le journaliste politique qui suit Nouvelle Démocratie. Silencieux, caméramans et preneurs de son, casques sur les oreilles, s’assurent de la qualité de la retransmission. Un journal télévisé comme un autre ? Presque. Sauf que le travail que font actuellement les journalistes a été déclaré « illégal » par le gouvernement. Officiellement, l’audiovisuel public grec, ERT, n’existe plus depuis mardi soir : le groupe a disparu par décret en quelques heures, et avec lui, cinq chaînes de télévision, sept stations de radio nationales et dix-neuf autres régionales.

Mais certaines antennes bravent l’interdiction. Les équipes de NET n’ont pas arrêté une minute de travailler. Le journaliste informe des dernières évolutions politiques : un timide geste de Samaras, prêt à rouvrir « une partie » de ERT, le refus des partenaires de la coalition, l’attente de la réunion des trois composantes du gouvernement ce lundi... Tout est encore en suspens, toutes les hypothèses sont évoquées. Un peu plus tard, le plateau est en duplex avec une autre journaliste, au cœur de l’orchestre symphonique de ERT qui se prépare pour le concert du soir : l’ensemble doit interpréter l’une des œuvres majeures de Theodorakis, Axion Esti.

Le studio central de NET, la chaîne d'information en continu qui fonctionne malgré l'interdiction du gouvernement.
Le studio central de NET, la chaîne d’information en continu qui fonctionne malgré l’interdiction du gouvernement.© Amélie Poinssot

Infos en direct, invités politiques, figures de la société civile : les plateaux s’enchaînent, sans interruption. Le présentateur Fanis Papathanassiou sort de deux heures de direct : « Nous avions une eurodéputée Pasok en ligne pour savoir ce qui se dit du côté européen, et puis sur le plateau des juristes, des avocats, des journalistes... » C’est une ambiance de travail toute nouvelle pour ces journalistes, confinés auparavant dans une couverture très institutionnelle des événements : « Nous nous sommes libérés, nous n’avons plus personne au-dessus de nos têtes ! » On voit d’ailleurs revenir des visages qui avaient été bannis des chaînes publiques pour leur ferme opposition aux politiques d’austérité, comme l’économiste Yannis Varoufakis.

Dans les salles de montage, on s’active tout autant : les employés préparent des clips d’images d’archive. Ici les succès des sportifs grecs, là une rétrospective de Melina Mercouri... Une manière de rappeler la richesse du patrimoine constitué par le fonds d’archives d’ERT.

Mais de l’autre côté de l’écran, dans les foyers, il a d’abord fallu prendre son mal en patience. Le gouvernement a ordonné mardi soir la coupure du signal des émetteurs du mont Hymette, sur les hauteurs de la métropole, et la société DIGEA, qui gère les fréquences en Grèce, a obéi prestement. Peu étonnant, en réalité : ce consortium est formé par les six chaînes privées du pays, concurrentes de ERT (Skaï, Mega, Antena, Alpha, Star, Makedonian TV). À noter que d’après la législation européenne, les propriétaires des réseaux ne peuvent être les télévisions elles-mêmes. Mais ce n’est qu’une irrégularité parmi d’autres dans le paysage audiovisuel grec. Ces mêmes chaînes privées n’ont jamais payé les licences d’émission attribuées par l’État grec...

Dans le hall d'entrée de ERT.
Dans le hall d’entrée de ERT.© Amélie Poinssot

Dans un premier temps, NET n’a été visible que sur le canal analogique 902, contrôlé par le Parti communiste grec, mais la transmission est régulièrement brouillée. Puis, avec l’aide de l’UER, l’Union européenne de radio-télévision qui regroupe les chaînes publiques du continent – et dont le président est venu vendredi pour appeler le gouvernement à rétablir « immédiatement » le signal –, la chaîne d’information a été transmise par satellite. Mais là encore, c’est le jeu du chat et de la souris : il faut changer régulièrement de faisceau pour capter la chaîne...

Autant dire que les équipes techniques ont travaillé d’arrache-pied pendant ces premiers jours. Au service Internet, Makis a passé une nuit blanche le premier soir. Après la coupure des transmissions, ce sont les lignes téléphoniques et le réseau Internet qui ont été coupés : le fournisseur d’accès de ERT, la société Forthnet, probablement soucieuse de bonnes relations avec le gouvernement a, elle aussi, obéi aux ordres. Les techniciens basculent alors sur un réseau wi-fi alternatif... Une heure plus tard, le site web du groupe s’effondre, victime de hacking.

« Nous n’avions plus que les médias sociaux pour communiquer : comme dans une dictature ! Est-ce que tous les problèmes de ERT et la nécessité de la réformer justifient un tel black-out ? Mon père m’a souvent parlé de la Junte... Eh bien, je crois que c’est à mon tour de la vivre à présent, même s’il n’y a pas de tanks cette fois-ci. » Un tel black-out, de fait, n’a pas d’équivalent sur le continent. Même au moment de l’effondrement de la RDA, la transmission de la télévision n’avait pas été interrompue.

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