Au revoir, Antigone.

Vendredi 9 mars 2012 // La France

Drapeau de FranceLe froid, la neige et la glace. Les enfants dehors, car l’école est fermée. Les voitures qui ne démarrent pas. Les trains bloqués. Le Stade de France gelé et les amateurs de rugby furieux...

Pendant une semaine, nous n’avons parlé que de ça. La Syrie était éventrée, torturée, assassinée. L’ogre de Damas, Bachar al-Assad dont la charmante épouse, tellement occidentale, nous avait naguère séduits , donnait le bras à l’ogre de Moscou, Vladimir Poutine. Israël s’apprêtait, en attaquant l’Iran, à déclencher une guerre mondiale. Mais matin, midi et soir, devant nos téléviseurs japonais, nous ne regardions que ça, en boucle sur tous les JT : la météo ! Au moins, ces reportages hivernaux au parfum d’antan nous auront-ils fait redécouvrir quelques aspects de la France d’aujourd’hui : le nombre de SDF, la solitude des personnes âgées et la désertification de nos campagnes car il faut aller à la ville pour trouver commerces, bureaux de poste et hôpitaux.

Autant de sujets qui devraient, avec l’insécurité, accaparer le ministre de l’Intérieur. M. Claude Guéant s’en préoccupe : il prononce des discours sur l’aménagement du territoire. Mais voilà : notre civilisation médiatique est ainsi faite que ce ne sont pas ces discours-là qu’on entend. C’est sa petite phrase : « Toutes les civilisations ne se valent pas. » D’abord, je me suis dit : « C’est vrai : la civilisation aztèque, qui pratiquait les sacrifices humains, fut beaucoup plus sanguinaire que la nôtre. » Puis, je me suis souvenue d’Iphigénie, sacrifiée aux dieux de la guerre et du vent par son père, Agamemnon. Notre civilisation occidentale ne puise-t-elle pas ses sources dans la Grèce antique ? À moins qu’elle ne commence avec la chrétienté et ne se poursuive avec la Révolution. André Malraux, qui aimait réunir dans un même élan les chevaliers et les soldats de Valmy, voyait en tout cas une grande continuité dans le message universel de notre pays : « La France la plus grande n’est pas celle de Louis XIV. Pour le monde, elle s’appelle chrétienté, elle s’appelle Révolution ! » Mais je me souviens d’un entretien avec le regretté cardinal archevêque de Paris, Mgr Jean-Marie Lustiger. Lui voyait dans le siècle des Lumières la source du totalitarisme. Hanté par la Shoah, il ne cessait de s’interroger : « Comment expliquer qu’une civilisation qui veut la raison et la justice bascule en sens contraire ? » Un colloque d’historiens et de philosophes à la Sorbonne ou au Collège de France et même une nouvelle encyclopédie en douze volumes ne suffiraient pas à répondre à cette question.

Je lis l’Élimination, de Rithy Panh (avec Christophe Bataille)

Comme les récits de Primo Levi et de Jorge emprun sur l’horreur nazie, celui de ce Cambodgien qui a survécu aux Khmers rouges, car, écrit-il, « j’étais sans famille, sans nom, sans visage. Ainsi je suis resté vivant car je n’étais plus rien », est tellement bouleversant que lorsqu’on l’a entamé on n’en dort plus. Mais il est en même temps si sensible et si beau après tant d’années passées par l’auteur dans un monde où l’on apprenait aux enfants à torturer, à chosifier les êtres vivants que l’on ne peut pas s’arracher à sa lecture. On en sort sans réponse sur l’origine du Mal (en l’occurrence : la civilisation asiatique ? Ou le marxisme, venu d’Europe ?), mais avec une gratitude, un amour de la vie, une attente des bourgeons du printemps encore plus grands.

La neige évanouie, du moins dans les grandes villes, reparaissent les grises réalités : un chômage qui progresse inexorablement, un déficit extérieur record de 70 milliards d’euros, à comparer à l’excédent allemand de 150 milliards. La présence pateline de la chancelière,un soir à la télé au côté de notre président, nous a-t-elle rassurés ? Franchement, non : tous deux avaient un air de chiens battus l’air de ceux qui savent qu’une rigueur terrible, comparable à celle qui suscite aujourd’hui des émeutes en Grèce, nous attend.

Cependant, nous devions retrouver cette semaine un Sarkozy "libéré" par l’annonce de sa candidature et conquérant comme en 2007. En mars de cette année-là, talonné par Ségolène Royal et François Bayrou, le candidat UMP choquait profondément Simone Veil, alors présidente de son comité de soutien, par sa proposition de créer un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Même calcul aujourd’hui, avec des propositions de référendums sur les chômeurs et les immigrés. Sauf qu’en 2007, le candidat Sarkozy équilibrait ce discours en direction de l’électorat FN par des références à Jean Jaurès, à Jean Moulin, au programme social du Conseil national de la Résistance et, souvent aussi (grâce à Henri Guaino), à Antigone : « Je ne suis pas venue sur la terre pour partager la haine, mais pour partager l’amour. » Bien que les deux François Hollande et Bayrou prêchent la réconciliation nationale, Antigone n’est pas encore de retour chez Sarkozy. On l’attend.

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