Au Portugal - Le bizutage tue les corps parfois, l’esprit toujours.

OPINION du Portugal

Dimanche 23 février 2014 // L’Europe

Six jeunes sont morts au cours d’une séance de ce rituel d’initiation universitaire. Une pratique violente d’un autre âge sur laquelle tout le monde ferme les yeux.

Je trouve répugnant le spectacle qu’on peut voir aux abords des universités et même un peu partout dans les rues de nos villes étudiantes : des cortèges de jeunes gens, sous l’autorité de quelques meneurs plus âgés et vêtus du traditionnel costume universitaire qui leur donne des airs de curés, défilent dans des positions de soumission en se prêtant à toutes sortes d’humiliations publiques. Au nom de quoi, nul ne le sait. On y voit des Indiens avec des peintures de guerre, des jeunes filles qui se traînent à terre, des étudiants coiffés d’oreilles d’âne - d’obscurs liquides leur dégoulinant de la tête aux pieds - et une kyrielle de signaux sexuels ou de comportements à caractère scatologique, qui montrent bien la fixation de ces "rites d’initiation" au stade anal, magistralement décrit par Sigmund Freud.

Le bizutage tue ; il a déjà tué, violé, agressé. Et, pendant ce temps, tout le monde ferme les yeux : les autorités universitaires, les pouvoirs publics, les parents, les familles et aussi les jeunes qui acceptent de participer à pareille abjection. Nul besoin, dès lors, de savoir si les jeunes gens morts sur la plage de Meco l’ont été au cours de l’une de ces cérémonies aberrantes : il semble qu’ils suivaient une cuillère en bois géante [symbole du bizutage brandi par l’un des meneurs] et se soumettaient à des brimades diverses et variées, dont une pourrait leur avoir coûté la vie. Même sans le drame qui s’est passé à Meco, j’écrirais exactement la même chose.

J’ai contre le bizutage tous les préjugés (appelons-les ainsi, ne perdons pas de temps) de ma génération. Quand j’étais étudiant, la praxe [bizutage] était une pratique typique de Coimbra, jugée un peu démodée et totalement stupide, qui ne faisait heureusement pas partie des traditions de Porto ni de celles de Lisbonne. A Porto, où j’étudiais, il y avait bien un défilé pour la Queima das Fitas [célébration de fin de cursus], et la proportion d’étudiants habillés en curés avec cape et toge augmentait pendant la semaine, mais cet accoutrement restait rare le reste de l’an ’e. La situation variait d’une faculté à l’autre, mais la participation à des activités de la praxe était quasi nulle. Mieux, la seule idée d’aller "initier" les étudiants de première année était aussi incongrue que l’apparition d’une soucoupe volante au-dessus de la Praça dos Leôes. Des années plus tard, malheureusement, c’est toute une flottille de soucoupes qui est apparue. A Lisbonne, rien - ou à peu près rien. Puis, plus tard encore, tout un nouvel escadron de soucoupes volantes et de curés en cape et toge.

Au moment de la "crise" de l’université de Coimbra, en 1969 [révoltes étudiantes contre la dictature], la contestation des pratiques de bizutage s’accentua, bien que certaines "autorités" de la praxe, telle du veteranorum ("chef des vétérans", président du "conseil des anciens"), aient soutenu la lutte des étudiants. Si, à Coimbra, la Queima das Fitas fut remise en cause parce qu’elle violait le "deuil universitaire" [décrété par les étudiants comme forme de contestation], à Porto, les efforts déployés pour maintenir les festivités débouchèrent sur des affrontements entre bizuts et bizuteurs, puis sur la disparition progressive de ces traditions universitaires. Il devenait évident que le conflit naissant à Porto autour de la Queima prenait une tournure politique, entre une université que la dictature avait de plus en plus de mal à contrôler et un régime qui cherchait, par la praxe, une forme de résistance au mouvement associatif et étudiant. Les dernières grandes luttes à Porto, comme la contestation du Festival dos Coros [festival de chant soutenu parle gouvernement, boycotté en 1973 (un an avant la "révolution des oeillets")], avec ses nombreux emprisonnements, avaient placé la tradition des praxes et de la Queima das Fitas du côté du régime et entraîné leur quasi-disparition. Mais pas pour toujours.

J’ai moi-même participé à ces batailles politiques et culturelles ; j’ai même écrit plusieurs tracts, dont un intitulé Queimara Queima [Brûler la Queima], dont diverses versions circulèrent dans les trois universités [Coimbra, Porto et Lisbonne]. Or il était de plus en plus clair, à l’époque, que cette lutte contre la praxe ne s’inscrivait pas simplement dans le contexte d’embrasement estudiantin d’alors, mais aussi dans une plus vaste dénonciation de cette image d’une jeunesse joueuse et irresponsable ; il était évident que si le bizutage était bien un rite d’initiation, c’était une initiation à la discipline, à l’ordre et à l’apathie politique. Tournés des bars, corridas, grands bals de gala, baisemain à l’évêque à l’occasion de la "bénédiction des sacoches", tout cela enchantait des autorités universitaires, réjouies par l’irrévérence de "leurs" jeunes gens - bref, il s’agissait bien davantage d’une initiation à la discipline que d’un éveil à la conscience critique. Au fond, l’objectif était de déclencher une "explosion" de bêtise, qui pourrait ensuite laisser place à la discipline de la vie d’adulte : mariage, travail, famille et enfants, ordre social et hiérarchie.

Cette institutionnalisation de l’obéissance aux ordres les plus absurdes et de l’humiliation des nouveaux devant les anciens allait de pair avec la promesse d’exercer un jour, à son tour, le même pouvoir de vexation : preuve que le seul sens du bizutage est celui de l’ordre et du respect de l’ordre, de la hiérarchie de l’année en cours. Mais, quand le respect de la hiérarchie va jusqu’à l’abjection, c’est de toutes les soumissions qu’on fait l’apprentissage. Si tu es bien sage et que tu lèches le sol, un jour, toi aussi, tu commanderas ; toi aussi, tu pourras brandir à ton tour une cuillère en bois et choisir un sol plus sale encore. Tu es humilié, certes, mais tu te vengeras.

Aujourd’hui encore, je suis convaincu du rôle de ces rituels dans la préparation à une existence amorphe et conservatrice, dépourvue de solidarité et de participation sociale et politique, soumise à tous les égoïsmes et ouverte à toutes les manipulations. Le silence assourdissant des mouvements associatifs étudiants dans les combats d’aujourd’hui et la prolifération des sections jeunes des partis politiques dans les structures universitaires - qui a pour effet de réduire la participation des étudiants à toute activité autre que ludique (lors d’une récente élection à l’université de Porto, 2000 étudiants sur 32 000 ont voté, face à une mobilisation nettement supérieure du corps enseignant) favorisent la soumission générale au système de la praxe. Or le bizutage tue : Les corps parfois, mais l’esprit, toujours.

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