Culture

Astérix résiste encore et toujours.

Par Ian Samson.

Jeudi 16 janvier 2014 // Divers

Nous sommes en 50 avant Jésus-Christ. Toute la Gaule est occupée par les Romains... Toute ? Non ! Un village d’irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur." Par Toutatis ! Ils continuent de résister, plus d’un demi-siècle après leur apparition dans les pages du premier numéro de Pilote - journal fondé en octobre 1959 par une équipe de jeunes scénaristes et illustrateurs de BD, parmi lesquels René Goscinny et Albert Uderzo - et huit ans après le dernier album d’Astérix. Et, de fait, bis repetita placent !

Après bien des débats et des querelles, un nouvel Astérix fait enfin sa sortie fracassante dans un tourbillon de baffes et de citations latines, prêt à garnir les chaussons de Noël dans tous les pays du monde, avec un tirage stupéfiant de pas moins de 5 millions d’exemplaires.

Les irréductibles Gaulois se battent contre vents et marées depuis des années. Goscinny, le scénariste, est mort en 1977, et la série aurait bien pu s’arrêter net avec le dernier album qu’il a signé, Astérix chez les Belges, si le dessinateur, Uderzo, n’avait pas décidé de poursuivre l’aventure en solo. Il a produit huit épisodes supplémentaires - de qualité fort inégale, il faut bien l’avouer.

Des procès succédèrent aux tribulations : quand, en 2009, Uderzo a vendu ses droits sur la série au géant de l’édition Hachette, sa fille Sylvie a publié une lettre ouverte dans Le Monde, l’accusant d’avoir cédé aux "hommes de l’industrie et de la finance" et trahi les valeurs d’Astérix et toutes les convictions avec lesquelles elle avait grandi : "l’indépendance, la fraternité, la convivialité et la résistance". Ce différend a débouché sur une âpre bataille judiciaire. Quant au dernier album écrit et dessiné par Uderzo, Le ciel lui tombe sur la tête (2005), dans lequel Astérix et Obélix affrontent des extraterrestres, il était franchement médiocre. Mais voici qu’enfin l’heure de la renaissance et de la réinvention a sonné. Uderzo a recruté un nouveau scénariste (Jean-Yves Ferri) et un illustrateur (Didier Conrad), et passé le flambeau - ou plutôt le menhir - à une nouvelle génération. Dans une note placée en épigraphe du nouvel opus, Astérix chez les Pictes, il souhaite bonne chance à ses successeurs : "Bravo à Jean-Yves Ferri et Didier Conrad pour avoir eu le courage et le talent de réaliser cet album Astérix." C’était donc du courage qu’il fallait ? Ou bien de la témérité ?

Retour aux sources. Astérix chez les Pictes renoue en fait honorablement avec l’esprit originel de la série. L’histoire relate les mésaventures de Mac Oloch, un guerrier picte venu "de la lointaine Calédonie" et ayant échoué sur les plages de la Gaule, qu’Astérix et Obélix aident obligeamment à rentrer dans son pays, à sauver sa bien-aimée, la rousse Camomilla, des griffes de l’affreux Mac Abbeh, chef d’un clan rival. Le tout est ponctué par l’incontournable bagarre avec les pirates, une rencontre avec un monstre marin nommé Nessie, et les personnages sont croqués dans toute leur splendeur grotesque :le druide Panoramix, le chef Abraracourcix, le barde Assurancetourix, le poissonnier Ordralfabetix, Bonemine, Agecanonix... (Détail intéressant, la traductrice anglaise Anthea Bell - qui a fait de l’amusant "Idéfix" français un magnifique "Dogmatix" et d’un "Panoramix" un peu trop conventionnel un "Getafix" délicieusement ambigu* - a survécu aux créateurs français et met désormais son exigence pointilleuse au service de Ferri et Conrad.)

Le scénario n’est pas tout à fait à la hauteur de la mécanique complexe et subtile des anciens épisodes, et il y a quelque chose d’un peu trop mignon dans certaines illustrations - telle cette Camomilla aux allures suspectes de princesse Disney-, mais dans l’ensemble on est heureux de retrouver l’esprit Astérix.

Subsiste la question de fond : au-delà de la volonté - évidente - de faire un coup marketing et une opération de franchisage, pourquoi avoir pris la peine de pérenniser la série ? Nous traversons un âge d’or des suites, reprises, pastiches et hommages littéraires. Ces dernières années ont ainsi vu le retour d’un excellent Sherlock Holmes dans La Maison de soie d’Anthony Horowitz [Calmann-Lévy, 2o1i] ; deux nouveaux James Bond sous la plume de William Boyd [Solo, 2013, non traduit en français] et de Sebastian Faulks [Le diable l’emporte, Flammarion, 2008] ; et un nouveau P. G. Wodehouse, Jeeves and the WeddingBells [non traduit en français], sorti pour Noël et signé du même Faulks, qui s’impose décidément comme le maître anglais moderne de l’imitation.

Le roman a toujours été un genre étrange, doué d’une capacité à se régénérer et à se recomposer par lui-même, mais la bande dessinée, dans sa forme longue, commence à peine à découvrir toute sa puissance et son véritable potentiel. Pourquoi alors s’acharner à revenir vers des gloires du passé, comme Idéfix retourne ronger son os ? Qu’y a-t-il donc dans la potion magique d’Astérix ?

Un héros pour tous. C’est peut-être simplement le charme des héros vulnérables qui opère. Astérix est manifestement destiné aux enfants - et aux losers : il dépeint un monde dans lequel les appétits ingouvernables sont momentanément assouvis et satisfaits. En grandissant, le lecteur comprenait instinctivement que, par sa portée et son sens des réalités, Tintin et ses aventures représentaient un monde adulte, un degré irréaliste de perfection et de privilège. Dans l’esprit des lecteurs anglophones, Tintin s’adressait aux gens qui allaient vraiment passer leurs vacances en France ; au genre de personnes capables de lire les albums en version originale Française.

Astérix, avec ses absurdes déchaînements de violence graphique - ses tournoiements d’étoiles, ses grimaces et langues tirées, ses cocards et ses têtes cabossées - était en revanche à la portée de tout le monde et de n’importe qui. C’était exactement le genre de chose que l’on avait envie de lire. On imaginait tout à fait se faire offrir un album de Tintin par un parrain bienveillant, mais on découvrait Astérix tout seul, bien écorné sous sa couverture de plastique, au fond d’un bac en bois crasseux de la bibliothèque de quartier. La différence entre ces deux grands textes - ou types de textes - est révélatrice. "Astérix est à Tintin ce qu’un film de Quentin Tarantino est à un film de David Lynch, affirme le romancier Tom McCarthy. L’un est un divertissement plein d’esprit, l’autre est du grand art." McCarthy préfère "le grand art". C’est son droit. Personnellement, il se trouve que j’ai un faible pour le divertissement.

Fins prévisibles. Tintin est fondamentalement un justicier ; Astérix et Obélix sont deux braves moustachus en goguette, affublés de pantalons ridicules. Tintin observe un code moral strict ; Astérix et Obélix ne demandent qu’à en découdre. Tintin fait la part belle au déroulement narratif ;Astérix repose entièrement sur le dénouement.

Il y a surtout dans Tintin une nette prédominance de la mécanique de l’intrigue, une surabondance de codes à déchiffrer et d’énigmes à élucider, alors que les intrigues d’Astérix sont très simples et la fin est toujours assurée : les Romains se font battre comme plâtre et tout se termine par un banquet. Chaque album d’Astérix est en fait une copie, premier de la série, Astérix le Gaulois (1961). Rien ne change. Tintin, lui, aspire en permanence à être plus que lui-même, ou autre chose que ce qu’il était. Astérix est ce qu’il est. "Notre unique ambition est de nous amuser", fit un jour remarquer Goscinny en défendant son oeuvre.

Ce qui ne signifie pas qu’Astérix soit tout simplement inepte et vulgaire. Les albums regorgent certes de vieilles blagues éculées, mais Tintin est souvent prétentieux et affecté. Hergé semble avoir écrit d’abord pour se faire plaisir, sans songer aux besoins ni aux goûts des autres, et du coup Tintin peut aujourd’hui paraître un peu vieillot et daté, une oeuvre de fantaisie soumise aux exigences étranges et incommunicables de ses propres lois et désirs.

Astérix, qui a toujours été une oeuvre à quatre mains et deux têtes, atteint au contraire une dimension quasi épique. Au bout du compte, qu’importe de savoir qui dessine les images ? Et qui diable était Homère ?

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