Assad revient au premier plan.

Lundi 6 avril 2015 // Le Monde

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On s’est beaucoup trompé depuis quatre ans sur Bachar al-Assad. Au début de la crise syrienne, en mars 2011, le régime alaouite n’avait plus que quelques mois à vivre. La brutale répression des premières semaines confirmait la nature despotique du pouvoir. Elle annonçait un "printemps syrien" attendu depuis plus de quarante ans. Un raisonnement simple prévalait dans les chancelleries occidentales : la révolte populaire ne pouvait que s’amplifier et le régime ne pouvait que tomber. Il suffisait d’un coup de pouce à la rébellion...

Rien de tel ne s’est produit. Assad a été d’emblée sous-estimé, la rébellion surestimée. Quatre ans plus tard, le régime syrien a perdu le contrôle de 40% du territoire, dont des immensités vides, mais il administre toujours près de 70 % de la population. Une bonne partie de sa frontière avec la Turquie et l’Irak lui échappe mais il tient Damas et les ports de Tartous et de Lattaquié, poumons de la Syrie.

Preuve est faite aussi que la rébellion laïque dite "modérée" ne représente plus que quelques poches résiduelles dans le sud de la Syrie. Partout ailleurs, les partisans de l’État islamique (El) et du Front al-Nosra l’ont supplantée. Le régime Assad a gardé ses alliés, très déterminés : l’Iran et le Hezbollah chiites, et la Russie. En Syrie, les positions semblent stabilisées. Pas en Irak où l’EI a failli s’emparer du pays.

C’est ce danger immédiat qui vient de conduire les États-Unis à réévaluer leur position, au nom des menaces prioritaires. À l’automne dernier, Barack Obama ne donnait aucun avenir à Assad. Ce n’est plus le cas. Washington l’a confirmé le 15 mars, par la voix du secrétaire d’État John Kerry. Relancer ( reignite ») les discussions avec Assad est possible : « Au final, il faudra négocier », pour des considérations politiques. Le directeur de la CIA, John Brennan, est presque aussi clair en évoquant l’État islamique : « Les U S A ont toutes les raisons de s’inquiéter de qui pourrait remplacer le président Assad. » La négociation nucléaire avec l’Iran explique ce revirement américain. Obama veut à tout prix un accord. Il serait prêt à faire ce cadeau à Téhéran et à Moscou : le maintien d’Assad au pouvoir. C’est de la realpolitik.

C’est un tournant de cette crise. Sans être réhabilité, Assad se voit légitimé. La France et le Royaume-Uni se trouvent pris à revers. À Paris et à Londres en effet, rien ne semble changer. La politique française décidée dès 2011 ne varie pas. Le préalable est le départ sans condition d"Assad le boucher", assure Laurent Fabius. « Il n’est pas un interlocuteur crédible », répète François Hollande. On s’interdit de parler avec lui. Fabius et son homologue britannique Philip Hammond ont même signé une tribune dans le Monde du 28 février « refusant de reconnaître le président syrien comme un partenaire dans la lutte contre PEI ». Cette politique du tout ou rien ne permet aucune initiative à la France.

Bachar al-Assad, 50 ans le 11 septembre prochain, est affaibli mais tenace et insubmersible. Il a confirmé ses capacités d’endurance et de manoeuvre, et son art d’exploiter les circonstances. En Syrie même, comme à l’étranger, il aura réussi à tromper beaucoup de monde. Fils cadet de Hafez al-Assad, le fondateur de la dynastie en 1970, Bachar ne devait pas régner. Son frère Bassel était promis à la succession mais sa mort dans un accident de voiture en 1994 changea la donne. La place était dégagée.

Rappelé par son père à Damas, Bachar suit un stage accéléré de formation à l’académie militaire de Homs. Nommé colonel en 1999, il commence à remplir des missions de confiance, au Liban, en France. Promu général en chef de l’armée syrienne à la mort de son père en juin 2000, il est ensuite "élu" président en juillet de la même année (réélu en 2007 et en 2014).

La transition parut d’abord lourde à porter pour cet héritier discret. On crut que ce médecin ophtalmologiste confortablement installé à Londres pendant presque dix ans ne se plairait pas en Syrie, que son épouse Asma, cadre chez JP Morgan à la City, accro aux magasins de luxe londoniens, n’irait jamais s’enterrer à Damas, que la vieille garde du régime le rejetterait ou le mettrait sous cloche, que tel ou tel oncle le neutraliserait pour le manipuler, que ce grand dadais timide lâcherait prise dès la première grosse épreuve. Quelques réformes intérieures firent ensuite croire à un possible "printemps de Damas". En juillet 2008, Nicolas Sarkozy invitait Assad en grande pompe à Paris, dans la tribune officielle du 14 Juillet pour voir passer le défilé militaire. On misait sur sa jeunesse, sur son apparente volonté de réforme et sur le glamour contagieux de son épouse.

Ces analyses étaient en grande partie fausses. Elles avaient sous-estimé son art de la dissimulation la takyah, pratique autorisée par l’islam dont les Alaouites (une secte déviante chiite aux yeux des sunnites) passent pour des maîtres. Dès son retour à Damas, Assad a en réalité appris très vite, repéré ses vrais et faux amis. Le retrait forcé des Syriens du Liban, en avril 2005, lui permet un premier nettoyage. Des figures sont écartées en douceur.

L’explosion de 2011 est son autre grande épreuve de vérité. Le régime tangue. Radicaux contre modérés, les clans se disputent. Assad arbitre, sabre. Les plus indécis ou les plus opposés quittent le navire, se mettent en retrait dans le pays ou choisissent l’exil à l’étranger. Certains disparaissent dans de mystérieux attentats. Cette première phase dure deux ans. Elle démontre trois choses que les Occidentaux vont mettre du temps à comprendre, victimes d’une grille de lecture plus moralisatrice que politique.

Assad prend en effet des coups terribles mais il résiste. Bon sang ne saurait mentir, il est aussi brutal, cynique et efficace que son père. Ensuite son régime tient le choc. Malgré des tensions claniques évidentes, la communauté alaouite (12 % de la population) s’est soudée derrière la famille Assad, son ultime rempart. Enfin, le pays n’explose pas complètement. La rébellion a pris une ampleur populaire inédite, les Kurdes syriens (15 %) ont élargi leur autonomie mais une partie de la majorité sunnite reste fidèle au régime, comme les minorités druze (3 %) et chrétienne (10%).

Quatre ans plus tard, Assad a vraiment gagné ses galons d’autocrate insubmersible du Moyen-Orient. Son opposition est morcelée, prise en tenaille par l’armée syrienne et la coalition irako-occidentale en Irak. S’il dépend de l’Iran et du Hezbollah, le président syrien semble moins affaibli que tous les autres acteurs de la crise. 

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