Assad le Barbare.

Lundi 18 juin 2012, par Yves LA MARCK // Le Monde

Le massacre de Houla marque un tournant inquiétant dans le traitement de la crise par le régime syrien.

Les 108 morts dont 49 enfants du 25 mai à Houla, pour la plupart tués à l’arme blanche, sont les victimes d’une opération délibérée de terreur. Elle est l’oeuvre de milices alaouites qui sont appelées « chabiba » (« jeunesses »), par opposition à « chabab » (jeunes), terme plus fréquemment rencontré dans les actions islamistes. En l’occurrence « chabîba » fait référence à une organisation paramilitaire et idéologique (le parti Baas armait les « jeunesses de la révolution ») mais a ssant au nom d’une communauté, les Alaouites .’Nous sommes en deçà du politique mais au-delà du confessionnalisme religieux. Les Alaouites en effet constituent une curiosité historique et sociologique qui parfois est catégorisée religieuse les Français les appelaient « nosairites » selon une mythologie qui les faisait remonter à un- schisme intervenu au IXe siècle, parfois est d’ordre simplement ethnique et clanique.

Les catégories syriennes sont moins marquées que les libanaises où toute l’organisation politique a reposé sur un accord formel fondé sur le communautarisme religieux. Ce n’est pas le cas en Syrie. Au début du mandat sur la Syrie, les Français en 1920 se sont essayés à un découpage du même genre qu’au Liban mais ont dû y renoncer. C’est néanmoins une période pendant laquelle a existé un « Etat » alaouite qui a entraîné la sortie des Alaouites de leurs hameaux montagneux, leur migration vers les villes et spécialement Lattaquié sur la côte et Homs.

Le massacre de Houla s’inscrit dans cette problématique. La région de Houla est en effet une sorte de zone tampon entre la montagne alaouite et la plaine. Cette dernière est de peuplement divers. Ce sont ces zones mixtes ou grises qui sont les premières victimes en cas de nettoyage ethnique. Le parallèle avec la Bosnie prend ici du sens. Cela signifie que certains en tout cas, sinon le régime, préparent leur repli dans un réduit alaouite. C’est. leur seule porte de sortie s’ils devaient quitter la capitale. La mort ou le départ d’Assad et de son clan (Beit en arabe, c’ est–à-dire la maison) ne résoudrait pas en effet la question de la survie des Alaouites, menacés de génocide par la majorité sunnite.

Le problème est qu’il est difficile de contenir la contagion dans les limites des frontières internationales et de l’empêcher de déborder au Liban et en Turquie. La ville de Tripoli au nord du Liban se retrouve déjà dans l’oeil du cyclone.

Toutes ces observations avaient été faites par le chercheur Michel Seurat avant d’être pris en otage et de mourir à Beyrouth en 1986 On l’a réédité fort utilement (1) car on est frappé des parallèles entre 1982 et 2012. L’insurrection des Frères musulmans à Hama et le pilonnage de là ville par l’armée syrienne, en février 1982, avaient été suivis de l’entrée des Israéliens au Liban et du siège de Yasser Arafat à Tripoli. Le massacre des camps palestiniens de Sabra et Chatila en septembre 1982 par des milices « chrétiennes » avec protection israélienne est resté une tache sur Ariel Sharon et Samir Geagea. Israël aujourd’hui encore soutiendrait I’État alaouite comme il a soutenu celui du Sud-Liban ou le réduit chrétien de Gemayel. S’il observe vis-à-vis d’Assad la même retenue que Poutine, et si, plus généralement, Jérusalem et Moscou sont sur une même position de réserve vis-à-vis des printemps arabes, ils redoutent tout autant une intervention occidentale au plein milieu de cette poudrière.

Michel Seurat, Syrie, l’État de Barbarie, préface de Michel Kepel, PUF, 2012.

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