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Armes chimiques en Syrie : ce qui s’est passé le 21 août.

SYRIE : CONTESTATION ET REPRESSION

Dimanche 1er septembre 2013 // Le Monde

Les inspecteurs de l’ONU qui se sont rendus lundi à Moadamiyeh, une des localités de la Ghouta touchée par l’attaque du mercredi 21 août, vont devoir établir l’utilisation d’armes chimiques responsables d’un massacre de masse. Ils ont été au préalable accueillis par un barrage de tirs. Les bombardements ont d’ailleurs repris sur cette localité dès leur départ.

Depuis mercredi, les opposants au régime syrien, combattants et diverses ONG présentes sur place, ont établi des premiers bilans accablants. Selon le réseau de médecins syriens de l’UOSSM, plus de 1 300 personnes sont mortes en raison de l’utilisation de gaz toxiques, dont 67 % de femmes et enfants. Les structures médicales de la Ghouta ont pris en charge 9 838 personnes dont 3 041 cas graves.

Médecins sans frontières (MSF), qui appuie plusieurs hôpitaux dans cette zone, a aussi recensé les décès de 355 patients « présentant des symptômes neurotoxiques ». « Les symptômes qui nous ont été rapportés, le schéma épidémiologique de cet événement – caractérisé par l’afflux massif de patients dans un laps de temps très court, la provenance des patients et la contamination des secouristes et du personnel ayant fourni les premiers soins – suggèrent fortement l’exposition massive à un agent neurotoxique », a précisé MSF dans un communiqué publié samedi.

Dès vendredi, l’ONG Violations Documentation Center in Syria (VDC), qui travaille sur place avec un réseau de militants et avocats, publiait un rapport extrêmement précis sur les attaques de la nuit de mardi à mercredi (rapport à lire ici). Les équipes de VDC basées dans la Ghouta-est se sont rendues dans plus de 80 % des points médicaux et ont pu recueillir très rapidement des témoignages sur le désastre humanitaire de la Ghouta.

Selon ces témoignages, une dizaine de roquettes chargées d’agents toxiques se sont abattues sur les localités de Zamalka et Ein Tarma, dans la Ghouta-est, et sur la localité de Mouadamiyé, dans la Ghouta-ouest. Mais c’est la totalité de la Ghouta qui s’est trouvée plongée dans l’horreur de cette nuit chimique : dès les premiers bombardements, les victimes ont été dirigées sur l’ensemble des centres médicaux de la banlieue, contribuant ainsi à la contamination de toute la zone. Une zone déjà largement sinistrée : fief de l’insurrection, la Ghouta est assiégée et bombardée sans relâche depuis des semaines par les troupes du régime syrien et les soins ont été délivrés dans des hôpitaux de fortune.

Ni les médecins, ni les équipes paramédicales et volontaires, ni les militants qui sont allés recueillir les informations n’ont été épargnés. « Faute de masques suffisants et de tenues de protection, la plupart des soignants ont été contaminés en procédant à l’évacuation et en apportant assistance », rapporte l’ONG. Dans le point médical de Khawlaani, les médecins ont dû utiliser comme traitement de l’atropine pour animaux, fournie par un vétérinaire, leur stock d’atropine étant épuisé depuis deux mois. Ailleurs, comme à Hamourieh, il n’y avait tout simplement plus aucun antidote à administrer.

Victimes à l'hôpital de Kafr Batna.
Victimes à l’hôpital de Kafr Batna.© Violation documentation center

L’ONG confirme aussi la nature civile des cibles : à Zamalka, un missile est tombé sur la rue Tawfik, à côté de la mosquée, une zone très peuplée. Si la Ghouta-est et la Ghouta-ouest sont les bastions de l’insurrection et la base opérationnelle de l’armée syrienne libre (ASL), les cibles atteintes par les missiles étaient loin des zones de combats et des positions militaires de l’ASL. « Ils n’ont pas visé l’Armée syrienne libre mais des positions civiles, assure al-Attar, le chef du conseil unifié de Damas et sa région (commandement militaire de l’ASL), joint par Skype samedi. Deux kilomètres séparaient nos positions des places civiles visées. »

En frappant la population, le régime cherchait-il à la punir de son soutien à l’ASL ? Ou bien ce bombardement répondait-il à des objectifs militaires pour déloger l’ASL ? Les deux à la fois. « Le régime a recouru à l’arme chimique pour infliger des pertes à l’ASL, estime l’opposant Imad Eddin Rachid, en lien avec le commandement de l’ASL de Damas, mais en procédant de nuit, comme il l’a fait, sur des civils, il s’agissait surtout de la détourner du combat en l’obligeant à quitter son poste pour faire face à la crise humanitaire et venir au secours des populations civiles. »

Selon le rapport établi par la Coalition qui a reconstitué la chronologie de la nuit de mardi à mercredi, les attaques ont été menées par la Brigade 155 du régime, sous la responsabilité du général Tahir Hamid Khalil, directeur de l’agence balistique des missiles de l’armée. Elles ont été étalées sur toute la nuit dans une volonté évidente « d’étouffer » la Ghouta et de ne laisser aucun répit aux habitants et aux secours.

Les premiers missiles sont ainsi tombés à 2 h 31 à l’est de Zamalka puis, dix minutes plus tard, à Ayn Tarma. Près de deux heures plus tard, 18 missiles visent à nouveau la Ghouta-est et c’est seulement à 5 h 41 que Moadamiyeh, dans la Ghouta-ouest, est frappée à son tour. Les centres médicaux de Daraya, qui jouxtent cette localité, reçoivent en effet les victimes à partir de 6 heures du matin, toujours selon le rapport de la Coalition. Les tirs de missiles portant des armes chimiques ont été accompagnés de bombardements conventionnels, missiles et tirs de mortiers, afin d’entraver les secours.

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