Anelka, retour à la case banlieue.

Samedi 5 avril 2014 // La France

Le footballeur a célébré son dernier but par une "quenelle" qui lui vaut le licenciement. Le signe d’une adhésion sans faille à des cités imprégnées d’antisémitisme.

Si les trois hommes désignés pour juger l’affaire de la "quenelle" de Nicolas Anelka avaient eu des ressources illimitées, ils auraient pu commencer leur enquête par une visite au square Van Gogh. Cette reproduction à petite échelle d’une France rurale idéalisée avec ses rangées de maisons aux toits de tuile et aux volets de bois - a été construite dans les années 1970 dans le quartier de la Plaine de Neauphle, à Trappes, une banlieue située à 35 kilomètres de Paris. C’est là, dans la rue du Moulin-de-la-Galette, qui doit son nom à un tableau bucolique de Van Gogh, qu’Anelka a grandi, dans un environnement plein de paradoxes.

La Plaine de Neauphle, dont les cités de différentes couleurs portent le nom de grandes figures de la culture française, est le fruit, d’un projet d’urbanisme. Ses habitants viennent pour la plupart d’anciennes colonies françaises telles que l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, les Antilles et le Vietnam. Quand j’ai visité l’endroit, en 1999, pour chercher à comprendre le comportement surprenant de ce prodige de 19 ans qui marquait des points pour l’équipe d’Arsenal sans jamais célébrer ses buts, il figurait déjà parmi les "quartiers difficiles*" de l’Hexagone.

"Un ghetto, beaucoup d’enfants, beaucoup de chômage, pas mal de drogue, beaucoup de mécontents,beaucoup de délinquance", m’a expliqué Claude Rondeau, le commissaire de police de Trappes, assis à son bureau sous des posters de Zinedine Zidane et de Youri Djorkaeff, les vedettes de l’équipe qui avaient gagné la Coupe du monde l’année précédente. "Les jeunesse rassemblent le soir, parfois ils mettent le feu à des voitures."

Rejetés

Cet homme m’a raconté que les parents d’Anelka le père secrétaire dans une école et la mère employée de la poste, tous deux originaires de la Martinique étaient des gens bien. "Mais dans ces banlieues les garçons passent leur temps dans des bandes et se sentent rejetés par la société. Ils détestent la police, ils détestent l’autorité, ils attaquent des bus parce que les chauffeurs portent un uniforme. Nicolas ne figurait pas parmi les pires, ce n’était pas un mauvais garçon. Mais dans ces banlieues l’éducation jouait un rôle."

Le chef de la gendarmerie ne parlait pas de l’enseignement scolaire, qui comporte des cours d’histoire de l’holocauste, inscrite dans le programme des écoles françaises. Ces cours ont été invoqués par l’avocat de la Fédération anglaise (FA) pour renforcer la thèse que la quenelle exécutée par Anelka après son premier but de la saison avec West Bromwich Albion, en décembre, avait une connotation antisémite. Si Anelka a bien assisté à ces cours, ses bulletins scolaires donnent à penser qu’il n’était pas très attentif.

Remodeler le monde

Même s’il a passé une partie de son adolescence à Clairefontaine, le centre de formation de la Fédération française de football, dans sa tête, il n’a jamais vraiment quitté Trappes. Durant les années passées à Londres, alors qu’il gagnait déjà pas mal d’argent, il y retournait à chaque occasion. "Mes amis sont toujours ici, expliquait-il alors. Des gens peuvent dire que j’ai changé, mais je sais que ce n’est pas vrai. Je n’oublie jamais rien, surtout pas mes racines.

Sa véritable éducation, il l’a donc reçue de son environnement culturel. C’est cet univers que décrit The French Intifada, un livre publié le 6mars où Andrew Hussey, doyen de l’Institut de l’Université de Londres à Paris, se penche sur l’histoire coloniale de la France pour tenter d’expliquer le malaise des jeunes des banlieues.

Au cours des semaines qu’il a passées à Bagneux, dans la banlieue parisienne, Andrew Hussey a noté un phénomène troublant : "Plus le temps s’écoulait et plus je relevais dans les conversations des allusions aux synagogues, aux Israéliens et aux Juifs, comme un code secret que j’aurais peu à peu déchiffré. Ces allusions étaient faites dans l’argot des banlieues. Des expressions racistes comme "sale Juif", "sale yid", "sale feuj", "youpin", "youtre", étaient utilisées couramment. J’entendais parler de tous les crimes des Juifs, même s’il était difficile de trouver quelqu’un qui en avait fréquenté un. On n’a pas besoin de fréquenter des Juifs, on sait comment ils sont, m’a expliqué Grégory, un musulman qui voulait devenir zappeur. Mais c’est bien là le problème : personne ne sait vraiment comment ils sont. J’ai eu l’impression que la haine des Juifs - comme le fait de soutenir l’équipe d’Arsenal ou d’écouter le groupe de rap NTM - était devenue un critère décisif d’identité dans les banlieues.

Andrew Hussey montre comment, pour les enfants des immigrés nord-africains, cet antisémitisme - avec ses explosions parfois meurtrières - a des racines historiques beaucoup plus profondes que les persécutions nazies ou l’Wtifada palestinienne. Ces origines sont à moitié enterres dans un passé que peu d’entre nous connaissent en détail mais qui a nourri la Tribu Ka, une organisation similaire à la Nation de l’islam d’Elijah Muhammad, aujourd’hui interdite en France, et Kémi Séba, son porte-parole, éloquent et charismatique, une sorte de Louis Farrakhan français.

Anelka se conduit parfois comme un imbécile mais il n’est pas stupide, et, lorsqu’il a prétendu ignorer le rapport entre la quenelle de Dieudonné et l’antisémitisme, on peut dire qu’il n’était pas sincère. En creusant un peu plus, les membres de la commission pourraient découvrir d’autres niveaux de vérité et appliquer une sanction appropriée.

Mais que faire face à une génération de jeunes dont beaucoup sont fans de foot et certains footballeurs professionnels qui s’identifient plus facilement à Al-Qaida et aux talibans qu’à leur propre gouvernement ? Frustrés par l’indifférence des autorités, ils recherchent leur propre système de croyance, le plus souvent en embrassant l’islam, religion à laquelle Anelka s’est converti il y a dix ans. C’est ainsi qu’ils choisissent leur camp dans la bataille qui fait rage depuis des siècles et qui, une fois encore, est en mesure de remodeler le monde.

L’été dernier, le commissariat de Claude Rondeau a été attaqué à Trappes par des musulmans mécontents qu’une femme voilée ait été soumise à un contrôle d’identité. Les millions de livres gagnés par Anelka en près de vingt ans de carrière n’ont pas suffi à le couper de ses racines et de ce genre de ressentiment.

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