Allemagne et Qatar - Ces exportateurs qui réussissent.

Mercredi 25 avril 2012 // Le Monde

Drapeau de FranceEn cette période de crise généralisée où les principaux pays semblent avoir du mal à équilibrer leur système économique, deux d’entre eux, principalement, font figure de vainqueurs : l’Allemagne et le Qatar.

Tous deux semblent particulièrement en bonne santé et paraissent tirer leur épingle du jeu. Tous deux semblent être en mesure de mener une politique économique indépendante. Si ces deux pays ont fondé leur richesse sur leurs exportations, ils ne bénéficient pas pour autant des mêmes atouts et ne poursuivent pas les mêmes buts.

La richesse de l’Allemagne repose essentiellement sur la puissance de son industrie et de ses exportations, notamment chez ses partenaires européens qui, de ce fait, sont doublement pénalisés. En effet, d’une part la puissance industrielle de l’Allemagne pèse sur l’industrie des autres États de la zone euro qui subit une concurrence d’autant plus redoutable qu’elle repose plus sur l’exploitation de la main d’oeuvre des pays de l’Europe de l’est que sur la qualité réelle de sa production (laquelle n’est cependant pas en cause). D’autre part, ayant acquis un marché de base suffisamment développé au sein de cette zone, l’industrie allemande peut supporter un euro fort pour vendre dans le reste du monde. Il en résulte que l’Allemagne s’enrichit d’abord sur le dos de ses partenaires européens membres de la zone euro. Le reste de sa richesse est obtenue de surcroît et dépend du « bon fonctionnement » de ce marché de base dont l’importance lui permet d’étaler ses coûts fixes sur un volume de ventes captives très important.

Pour assurer la stabilité de son modèle économique, c’est-à-dire la stabilité de ses bénéfices à court terme, l’Allemagne a besoin de vendre d’abord à ses partenaires pour amortir ses frais fixes et, ensuite, le plus cher possible au reste du monde. En 20n, les exportations de l’Allemagne dans le reste de l’Europe représentaient près de à 5% de son PIB. Dans ce contexte, l’Allemagne dont l’opinion publique reste traumatisée par la grande inflation d’avant guerre, cherche avant tout à maintenir la stabilité de la monnaie européenne à un niveau élevé. Il faut dire qu’à court terme, cela lui permet aussi d’engranger des bénéfices en provenance des autres régions du monde et notamment des États-Unis et de la Chine. Mais elle doit aussi veiller à ce que l’économie des autres pays européens ne s’effondre pas puisque sa richesse dépend essentiellement de la capacité de ses partenaires à absorber ses exportations. Elle est donc tiraillée entre deux impératifs plus ou moins contradictoires : celui de soutenir ses partenaires et celui de ne pas donner l’impression d’entretenir des parasites. L’Allemagne-fourmi ne veut pas prêter aux pays de l’Europe du Sud-cigales ! Mais cette supériorité économique est précaire et bénéficie aujourd’hui de ce qui sera demain sa principale faiblesse : la démographie. En effet, si sa population active représente actuellement une proportion non négligeable du fait de l’absence de jeunes, elle sera demain très faible pour les mêmes raisons.

LE QATAR, EXPORTATEUR DE MATIÈRES PREMIÈRES DANS LE MONDE

La situation du Qatar est tout autre. Sa stratégie aussi. Petit pays, moins peuplé que Paris intra-muros, il est riche de gisements de pétrole et de gaz, essentiellement étendus sous le golfe persique et communs avec l’Iran. Et l’Émirat n’a qu’une crainte : que l’Iran lui joue le tour que l’Irak avait fait au Koweit au tournant du millénaire. Il a donc besoin de protecteurs sur le plan international. Sa richesse provenant de sources d’énergie qui font cruellement défaut aux Occidentaux, ses exportations, loin d’entrer en concurrence avec celles des pays européens, sont absolument nécessaires à l’économie de ces pays. Sa richesse ne dépendant pas d’une population active importante sera donc moins sujette à terme au fluctuations démographiques. De plus, n’étant pas soumis à l’euro, le Qatar vend ses ressources aux Européens en les faisant payer en dollars. Il n’y a donc pas, à l’origine de la richesse du Qatar, la moindre raison qui justifie l’alarme de l’opinion publique européenne. Le Qatar n’a pas à se montrer solidaire des États européens sur les questions financières et fiscales... ce qui lui donne plus de liberté pour mettre en oeuvre une stratégie plus purement économique et politique.

Dès lors qu’en Europe la crise a tari les sources de financement des grands groupes industriels, commerciaux et financiers, le Qatar, riche de ses surplus de dollars, s’est substitué à elles. Mais au lieu de prêter aux États sur endettés, il prend des participations dans le capital des fleurons et joyaux économiques. Et il en profite pour flatter l’opinion publique en finançant allègrement les jeux modernes : participation au capital des clubs de football les plus prestigieux, monopole de la télédiffusion des championnats les plus célèbres, organisation de la coupe du monde, mais aussi prise de participation dans LVMH et les plus grands magasins londoniens. Le Qatar investit aussi dans des groupes comme Lagardère ou Vinci, qui ont une vitrine ludique - avec Universal ou Canal + par exemple - mais qui possèdent surtout des participations non négligeables dans l’aéronautique et l’armement. Poursuivant sa stratégie de différenciation, le Qatar est devenu un « gros » - tout est relatif - actionnaire de Total. Et il commence aujourd’hui à s’intéresser aux banques. Il est ainsi entré au capital de l’Union Marocaine des Banques, ce qui lui donne une plus grande légitimité pour répandre la « finance islamique », mais aussi au capital de la Banque Internationale à Luxembourg, d’Alpha Bank à Athènes, du Crédit Suisse, de Barclays, Santander ou encore d’Agricultural Bank of China, sans compter celui du London Stock Exchange. Comme le remarque M. Courtecuisse, dans Les Échos du 23 mars : « On ne peut que constater que le tissu économique, que nous avons mis des décennies voire des siècles à construire, est à portée de main de ces très grandes fortunes institutionnelles ». Et il ajoute de façon lucide qu’est désormais posée « la question plus générale du moyen terme et de l’enracinement des grandes entreprises dans le territoire France ». Version rassurante : c’est son intérêt immédiat, un appui visible le mettant à l’abri des mauvaises pensées d’un puissant voisin. Du coup, l’opinion publique européenne ne voit que le côté sympathique des investissements qataris. Mais elle oublie que, derrière ceux-ci, des pans entiers de secteurs assurant l’indépendance nationale des pays européens sont en cours de passer sous son contrôle. Pendant ce temps, l’Allemagne semble se faire forcer la main pour se montrer solidaire de ses partenaires . Jusqu’où cette évolution conduira-t-elle ?

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