Algérie-France : « Je t’aime, moi non plu ».

Dimanche 25 mars 2012, par Fayçal Métaoui // L’Histoire

Depuis 1962, les relations algéro-françaises sont faites d’amour, de crises et de rejet. En voici les étapes principales.

La Déclaration générale des deux délégations du 18 mars 1962, plus connue sous le nom d’accords d’Evian, traçait les premières lignes de ce que sera la coopération entre la France et l’Etat algérien indépendant. "Les représentants du gouvernement de la République et les représentants du Front de libération nationale ont établi d’un commun accord des déclarations qui définissent la solution d’indépendance de l’Algérie et de coopération avec la France... , était-il écrit dans le préambule de ces accords. Dans la seconde partie du chapitre II de ce document, les termes de la relation entre les deux Etats étaient précisés : respect mutuel de l’indépendance et réciprocité des avantages. "L’Algérie garantit les intérêts de la France et les droits acquis des personnes physiques et morales dans les conditions fixées par les présentes déclarations. En contrepartie, la France accordera à l’Algérie son assistance technique et culturelle et apportera à son développement économique et social une aide financière privilégiée" était-il encore indiqué dans le document. Il avait été convenu que la liberté des transferts financiers entre les deux pays serait garantie "dans des conditions compatibles avec le développement économique et social de l’Algérie".

Les deux Etats devaient signer plusieurs accords et protocoles après la proclamation de l’indépendance, en 1962, relatifs, entre autres, aux opérations financières, à la situation des enseignants, médecins et agents français en Algérie, à la coopération dans les domaines des transports et des travaux publics, à la sécurité aérienne, à la coopération judiciaire ainsi qu’à la situation des militaires français du contingent mis à la disposition de l’Etat algérien au titre de la coopération technique et culturelle. Abdelatif Rahal fut nommé premier ambassadeur d’Algérie à Paris, le 18 janvier 1963, après l’indépendance du pays. Il n’occupa ce poste que pendant six mois et fut remplacé, en septembre de la même année, par Boualem Moussaoui, puis par Redha Malek, en juillet 1965, après le coup d’Etat militaire de Houari Boumediene contre le régime d’Ahmed Ben Bella. L’arrivée au pouvoir du colonel Mohamed Ben Brahim Boukharouba, vrai nom de Boumediene, ne mit pas de frein à la coopération avec l’ex-puissance coloniale. Au contraire. Le nouvel homme fort du régime reconduisit l’accord pétrolier en juillet 1965 (l’Algérie et la France avaient signé, en 1962, un texte portant sur l’application du code pétrolier saharien et sur le transfert de compétences des autorités précisées par ce code).

Cet accord garantissait à la France un approvisionnement régulier en pétrole algérien à des conditions favorables. La France offrait, en contrepartie, son assistance technique pour le développement de l’industrie des hydrocarbures en relançant la prospection. - Houari Boumediene accepta aussi un accord gazier stratégique, signé en 1967, permettant l’approvisionnement de la France à un tarif préférentiel pendant vingt ans. Accord reconduit en 1987, puis en 2007, après la seconde visite du président Nicolas Sarkozy en Algérie, au mois de décembre de la même année. En 1967, Boumediene obtenait le départ des soldats français de la base maritime de Mers el-Kébir. La même année, les deux pays signaient l’accord relatif à la circulation, à l’emploi et au séjour des ressortissants algériens et de leurs familles. Ce texte a depuis fait l’objet de trois avenants (le dernier en date remonte à 2001).

ACCORD SUR LE PRIX DU GAZ

Ces dernières années,-Paris a souhaité réviser en profondeur ce texte pour 1’adapter aux nouvelles règles de migration. Pour les autorités françaises, le régime dérogatoire, considéré comme avantageux pour les Algériens, est dépassé. A partir de 1970, les deux pays renforçaient leur coopération sociale et fiscale. En 1982, trois ans après l’arrivée du colonel Chadli Benjedid au pouvoir, Alger et Paris relançaient leurs relations économiques, mises en berne durant les années 1970, après les nationalisations des hydrocarbures (secteur exploité en grande partie par des entreprises françaises) et la guerre d’octobre 1973 [entre Israël et les pays arabes]. Au mois de juillet de cette même année, Abdelaziz Bouteflika, alors ministre des Affaires étrangères, se rendait à Paris. C’était la première venue officielle d’un chef de la diplomatie algérienne en France.

La mission de Bouteflika était de "rétablir" le dialogue entre les deux capitales. La rigidité socialisante de Houari Boumediene avait atténué grandement les échanges économiques avec la France, avec l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord en général. En revanche, Alger renforçait ses rapports avec le bloc de l’Est, Cuba, la Corée du Nord, le Vietnam... Houari Boumediene avait refusé toute visite en France. Il n’avait pas vu l’utilité de rendre l’amabilité à Valéry Giscard d’Estaing, qui s’était rendu en Algérie en avril 1975, première visite d’un président français après l’indépendance du pays. François Mitterrand, successeur de Valéry Giscard d’Estaing, devait visiter l’Algérie à deux reprises, en 1981 et en 1989. Jacques Chirac fera de même en 2oo1 et en 2003.

Le 17 décembre 1982, Qassaman, l’hymne national algérien, retentissait pour la première fois en terre française à la faveur de "la visite de travail" du président Chadli Benjedid. Ce déplacement était aussi le premier du genre pour un chef d’Etat algérien en France (Chadli sera également le premier président algérien à visiter les Etats-Unis). François Mitterrand s’était déplacé exceptionnellement à l’aéroport d’Orly pour accueillir son homologue algérien, au lieu de le faire au palais de l’Elysée comme cela se fait habituellement en France. A l’époque, Paris avait décidé d’introduire des restrictions à l’entrée des Algériens en France. En novembre 1983, Chadli Benjedid revenait à Paris pour une "visite d’Etat".

Six ans plus tard, Sonatrach et Gaz de France signaient un important accord sur le prix du gaz vendu à la France. Paris octroyait, à la même période, une aide de 7 milliards de francs, la plus significative dans l’histoire des deux pays. Durant les années 1990, les relations entre les deux Etats traversent une zone de turbulences en raison des violences en Algérie. Le détournement de l’Airbus d’Air France à l’aéroport d’Alger, en décembre 1994, par un commando du GIA [Groupe islamique armé] est l’épisode le plus marquant de cette période avec l’enlèvement puis l’assassinat des moines de Tibéhirine et le meurtre de l’évêque d’Oran, Pierre Claverie, en 1996. En juin 2000, un an après son élection à la magistrature suprême, Abdelaziz Bouteflika effectue une visite officielle en France. Il reviendra plusieurs fois pour des soins médicaux. Le 2 mars 2003, Bouteflika et Chirac paraphent la Déclaration d’Alger après une visite du chef de l’Etat français. L’expression "partenariat d’exception" est utilisée pour la première fois.

En 2005, après le vote du Parlement français adoptant la loi sur les "bienfaits" de la colonisation, les rapports entre les deux pays connaissent une nouvelle crise. Des mois après l’adoption de ce texte controversé (amendé plus tard sur décision du président Chirac), Bouteflika demandait à la France de reconnaître ses crimes commis en Algérie durant la période coloniale. "La France coloniale a détruit des repères de l’identité algérienne entre 1830 et 1962", déclare Bouteflika.

UNE HISTOIRE COMMUNE

Cela donne lieu à une vive polémique : une "guerre des mémoires", selon les médias. En 2007, à la faveur de la seconde visite de Nicolas Sarkozy à Alger, les deux pays signent une convention-cadre d’une durée de cinq ans. "La densité et la richesse des relations tissées entre les deux pays donnentà celles-ci un caractère unique. Les deux gouvernements affirment, dans le contexte d’un monde en mouvement et des défis de la mondialisation, leur volonté de développer un partenariat d’exception fondé sur des intérêts mutuels, la proximité géographique et les liens étroits nourris d’une histoire commune...", est-il écrit dans ce document.

En 2008, les questions liées à l’histoire et les suites judiciaires de l’affaire des moines de Tibéhirine donnent lieu à un nouveau refroidissement, marqué par l’annulation d’une visite officielle de Bouteflika à Paris. En 2o1i, Nicolas Sarkozy charge Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre, de suivre le dossier de la coopération économique avec l’Algérie.

La France est le premier fournisseur de l’Algérie et son quatrième client. La part de la France dans le commerce extérieur algérien est de 20%, soit le double de celle de la Chine et de l’Italie. L’Algérie est le premier partenaire commercial de la France en Afrique. Aujourd’hui, 430 entreprises françaises sont présentes sur notre sol. Elles emploient plus de 35 000 salariés.

"2012, c’est votre anniversaire à vous Algériens, c’est votre fète ! Vous admettrez que c’est pour nous aussi une page de notre histoire qui sera commémorée", a écrit l’ambassadeur de France, Xavier Driencourt. En Algérie, les festivités officielles en 2012 seront célébrées à partir du 5 juillet, date de la proclamation de l’indépendance, jusqu’au 5 juillet 2013.

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