Albert Camus lu par Michel Onfray.

Mardi 20 mars 2012, par Michel Onfray // L’Histoire

Drapeau de FranceQuelques amis se sont émus, ces temps-ci, que je marque mon intérêt pour le dernier livre de Michel Onfray. Il est vrai qu’entre le fondateur de l’université populaire de Caen et mes propres convictions, il y a plus que de la distance.

Mon opposition radicale à la plupart de ses positions m’a tenu à son égard dans une posture polémique. Néanmoins, j’avoue qu’il m’a toujours posé un problème. Comment expliquer ce combat farouche pour créer un espace libertaire, cet engagement quasi ascétique de la part d’un prétendu hédoniste en faveur d’une culture populaire ? Il y a chez cet anarchiste impénitent une rage de révolte qui lui permet d’échapper aux embrigadements, mais plus encore d’affirmer une véritable autonomie. J’ai été frappé récemment par son attitude à l’égard de Jean-Luc Mélenchon qu’il avait pourtant rallié dès le début de sa campagne présidentielle en raison d’une évidente proximité idéologique. Il a rompu à cause des indulgences du candidat pour le régime chinois et ses brutalités au Tibet. C’est donc qu’il y a une morale Onfray, qui pourrait se déduire du mot désormais fameux du père d’Albert Camus, dont l’orphelin de guerre avait médité la portée sa vie entière : « Un homme, ça se retient ! ».

 Camus, précisément, auquel Onfray consacre un essai biographique qui complète le livre de référence d’Herbert R. Lottmann et d’Olivier Todd que j’avais analysés ici en
leur temps. (1) Son souci est d’interpréter l’existence de l’écrivain à l’aune de sa véritable pensée, trop facilement réduite à celle d’un social-démocrate de sensibilité libertaire. Non, il y a une originalité philosophique et politique de l’auteur de l’Homme révolté dont son lecteur veut rétablir l’authenticité et la cohérence. Il y réussit, à mon avis assez bien, non seulement à cause de sa rigueur critique mais aussi de son empathie. Michel Onfray s’est pris de passion pour Camus parce qu’il a trouvé en lui plus qu’un modèle, le complice absolu. On peut observer que cela est arrivé assez tardivement, eu égard à la somme impressionnante des travaux déjà publiés. Tout s’est passé probablement, comme si, après avoir constaté tant de rapprochements dans son parcours intellectuel, il avait décidé enfin d’y aller voir une bonne fois pour toutes. Et bien vu ! Il ne s’était pas trompé. Camus était le penseur au plus proche de lui, et il lui fallait en rendre compte dans une sorte de corps à corps qui relève à la fois du combat biblique avec l’ange et d’un exercice de discernement philosophique.

Au risque d’être présomptueux je dirais qu’Onfray se perfectionne et se découvre tout en se ratifiant dans sa recherche. Pour donner un seul exemple, l’attitude de Camus à l’égard du christianisme ne relève pas de cette hostilité combattante où lui-même s’est enfermé par système. Du coup, le voilà proche d’admettre un christianisme méditerranéen aux antipodes du christianisme européen, qui aurait des affinités panthéistes et dionysiaques avec le paganisme solaire. Il y aurait énormément à dire là-dessus, ne serait-ce qu’en réexaminant le cas de saint Augustin auquel Camus s’est beaucoup intéressé. On parle généralement d’un évident pessimisme augustinien, mais la lecture des Confessions ne donne nullement l’impression d’une chute irrémédiable, elle renvoie à une odyssée bienheureuse du salut. Voilà des références, sinon nouvelles, du moins plus insistantes chez le théoricien de l’athéologie. A l’évêque d’Hippone, son interlocuteur lui permet d’associer Plotin et aussi Kierkegaard ! Pardon, mais c’est un tout autre registre qui s’ouvre alors, même si l’on comprend sur quelle base d’accord peut se comprendre l’appel au penseur anti-hégélien par excellence : « Camus écrivait pour être lu et compris afin d’aider à exister, péril mortel dans le petit monde philosophique où, bien souvent, on écrit pour être glosé et obscurci par les monstres de sa tribu. » Et encore : « Camus affirme n’être pas philosophe : selon les critères prussiens, en effet ; mais en vertu des critères que nous dirons danois, il illustre à merveille la tradition de la philosophie française. » L’homme a pu être insulté au titre de philosophe pour classes terminales. « Ce simplisme tombe de lui-même quand on constate que Sartre a deux ou trois commentateurs, mais Camus quantité de lecteurs bien au-delà de la classe de philosophie. » Sartre selon Onfray, c’est en effet l’Anti-Camus et il sera l’objet durant tout le livre d’une acribie sans rémission.

Non seulement, il y a incompatibilité philosophique, plus encore opposition politique et morale. Simone de Beauvoir a inventé à l’auteur de la Nausée un faux passé résistant. Celui-ci explique avec quelle frénésie Sartre va poursuivre sa vocation de révolutionnaire extrémiste, compagnon de route du stalinisme, théoricien justificateur de la violence meurtrière par système. La légende de l’intéressé a beau avoir été sérieusement écornée, ici, elle est purement et simplement réduite à néant. C’est un véritable coup de force dans l’intelligentsia qu’opère ainsi Onfray, même s’il n’atteignait que le milieu germanopratin. Mais ses conséquences vont au-delà, car c’est toute l’historiographie française qui est en cause, ainsi que la doxa imposée par la gauche intellectuelle depuis la guerre. Bien sûr, ce n’est pas la pensée droitière qui profitera ici de ce discernement à coup de marteaux. Ce devrait être la pure singularité camusienne, dont Onfray s’applique à retracer la genèse depuis les humbles origines algéroises jusqu’à l’absurde accident de voiture qui
interrompit l’existence de ce Nobel de 46 ans !

J’aurais de multiples objections à bien des affirmations de ce livre, je n’en approuve pas tous les raccourcis historiques et quelques préjugés tenaces. Cela ne m’empêche pas d’y reconnaître une oeuvre des plus salutaires dans sa volonté de faire connaître Albert Camus pour ce qu’il fut et poser ce qu’il signifie en notre temps. Voilà quelqu’un qui n’a jamais transigé avec l’honnêteté envers lui-même et les autres. Son opposition au totalitarisme sous toutes ses formes n’a jamais connu de trêve et il a su mieux que quiconque (sur certains aspects mieux que Raymond Aron) débusquer les ressorts de cette entreprise forcenée de destruction. Non seulement, le fils de la veuve de Belcourt n’acceptait pas une prétendue justice qui passait par l’assassinat du pauvre, mais son exigence morale désignait le cortège insupportable des damnés de la terre, victimes de la terreur justicière. La grandeur de Camus est de ne s’être jamais résigné, de n’avoir jamais plié face aux tragédies du monde, en demeurant fidèle à une certaine idée solaire d’un être qui défie le sort de Sisyphe malheureux.

Michel Onfray - « L’ordre libertaire - La vie philosophique d’Albert Camus », Flammarion, prix franco : 24 €.
Q (1) Herbert R. Lottmann - « Albert Camus », Le Seuil, 1978.
Olivier Todd - « Camus, une vie », Gallimard 1996.

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