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Alain Mabanckou : « La seule arme contre le crétinisme raciste, c’est la création »

Par Jean-Christophe Riguidel

Jeudi 28 novembre 2013 // La France

L’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou s’insurge contre la glorification du raciste, celui que nous « fabriquons nous-mêmes en le laissant parader dans les allées de la courtoisie et de la tolérance, sous couvert d’une certaine liberté d’expression ».

L’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou, romancier et poète, est professeur de littérature francophone à Los Angeles (sa biographie à lire ici). Mediapart avait rendu compte de son dernier livre paru, Lumières de Pointe-Noire (Seuil) (à lire ici et notre vidéo sous l’onglet Prolonger de cet article). Dans cet entretien, il s’insurge contre la glorification du raciste, celui que nous « fabriquons nous-mêmes en le laissant parader dans les allées de la courtoisie et de la tolérance, sous couvert d’une certaine liberté d’expression ».

Mediapart.- En France, les attaques contre la ministre de la justice, Christiane Taubira, n’en finissent pas. Après le jet de bananes à Angers, les comparaisons avec un singe, une élue UMP a cru bon de diffuser un photomontage autour du thème de Y a bon Banania. Assiste-t-on à une recrudescence du racisme ? Comment l’expliquer ?

Alain Mabanckou.- J’ai le sentiment que nous sommes entrés dans une ère où le raciste devient aux yeux de certains un résistant, un courageux. Nous le fabriquons nous-mêmes en le laissant parader dans les allées de la courtoisie et de la tolérance sous couvert d’une certaine liberté d’expression. Le racisme a toujours existé en France sans pour autant qu’on opère un amalgame , mais il trouve aujourd’hui un terrain fertile pour se propager et se terrer derrière les principes abstraits qui sont censés être le socle de la Nation française. Le racisme n’est jamais aussi apparent que lorsqu’il y a un manque d’autorité au sommet de l’État. Comment expliquer par exemple que des propos similaires à ceux auxquels vous faites allusion n’aient jamais été proférés durant le règne de Nicolas Sakorzy, lui qui avait pourtant parmi ses ministres Rama Yade ou encore Rachida Dati ? La situation actuelle, me semble-t-il, reflète l’image d’une politique de la mollesse en France. Il n’y a qu’à voir comment le gouvernement gère la question en véritable mante religieuse…

Alain Mabanckou.
Alain Mabanckou. © (dr)

Êtes-vous vous-même victime de racisme ? Considérez-vous que vous devez, en tant qu’intellectuel, vous faire le porte-parole des Noirs victimes de racisme ?

Me positionner en porte-parole de Noirs victimes de racisme serait une escroquerie à laquelle je ne voudrais pas céder. Chaque fois que notre existence en tant qu’être humain est remise en cause, l’indignation devrait aller de soi, peu importe l’origine de la personne qui est rabaissée. Je ne suis pas du genre à taxer quiconque de raciste parce que nous avons une dispute et que nous n’avons pas la même couleur de peau. Je suis par ailleurs conscient qu’il existe aussi un « racisme » entre Noirs malgré l’aberration d’une telle affirmation. Regardez comment on traite certains Haïtiens dans les départements d’outre-mer ou encore la condition pitoyable des Noirs dans le Maghreb, des Noirs qui sont pourtant algériens, marocains, égyptiens ou tunisiens !

J’ai subi certes des injustices, mais je ne les ai jamais justifiées par la couleur de ma peau, sans doute pour mieux les combattre par la seule arme qui est en ma possession et qui, elle, dépasse le crétinisme du raciste : la création. Le raciste ne crée pas, il détruit. Reléguer le Noir au stade de primate me fait immédiatement penser au fait que la plupart des pages sombres de l’histoire (génocides, colonisation, guerres tribales, etc.) ont souvent été écrites avec un vocabulaire de « l’animalité » pour rabaisser l’Autre et imposer la suprématie d’une pensée prétendument civilisée et civilisatrice. Souvenons-nous que pendant le génocide rwandais les Tutsis étaient traités de cafards ou de cancrelats et étaient massacrés comme tels…

Comment expliquer que les réactions de la classe politique et des intellectuels soient aussi peu audibles ?

Il y a comme une crispation générale lorsque la « couleur » est au cœur du débat. L’imaginaire occidental est alors ballotté entre le sentiment de la repentance, tel que décrit par Pascal Bruckner dans son Sanglot de l’homme blanc, et la gêne que pourrait engendrer la déconstruction de l’inconscient colonial sur la place publique. La classe politique n’échappe pas à ce dilemme et se dédouane le plus souvent en pointant du doigt l’extrême droite ou l’aile de la droite qualifiée de « dure ».

Les réactions des politiques sont au fond tributaires des enjeux électoraux, et surtout de l’air du temps. Il est sidérant de voir par exemple comment le gouvernement actuel semble prendre son temps devant ce qui constitue pourtant une atteinte grave non pas à une couleur de peau mais à la reconnaissance même des principes fondamentaux pour lesquels cette Nation a versé son sang. Ce sont ces mêmes « singes » à qui on a fait jadis appel pour renforcer l’Empire français, pour résister contre les Allemands lorsque, occupée, la France devait installer sa capitale ailleurs, notamment à Brazzaville, la capitale de mon pays d’origine…

Quant aux intellectuels, on leur accorde plus de pouvoir qu’ils n’en ont dans une société où la pensée devient spectacle et l’action une denrée plus que rare. 

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