Alain Besançon et la Sainte Russie.

Vendredi 15 juin 2012 // L’Histoire

Drapeau de FranceLa Russie et le communisme soviétique auront été les deux passions de la vie intellectuelle d’Alain Besançon. Passions non exclusives, comme l’ont montré plusieurs de ses livres, mais suffisamment dominantes pour qu’il éprouve le besoin d’un essai de synthèse où il accomplit une sorte de bilan de ses recherches, avec leur mise en perspective. Dois-je dire que je me suis emparé de son ouvrage avec beaucoup d’avidité, donnant ainsi une modeste preuve de l’irrésistible attrait qu’exerce sur les Français cet objet fascinant qu’est la Sainte Russie, ainsi qu’il le démontre lui-même dans un chapitre suggestif ? C’était aussi pour moi un exercice d’anamnèse qui faisait remonter une multitude de souvenirs dans le champ de la conscience : ne serait-ce que le cas Gabriel Matzneff, cet écrivain si français mais inséparable de sa culture russe. Je pense aussi à mes amis Auboyneau, hélas disparus. Et que dire, à propos d’Alain Besançon lui-même, des indignations dont me faisait part Olivier Clément, qui me demandait instamment de « ne pas trop prendre au sérieux les études de l’auteur de la confusion des langues ».

Le cardinal de Lubac lui-même me développait ses réserves, souffrant par trop de l’antidostoïevskisme d’un écrivain qui pourchassait sur les terres françaises tout ce qui pouvait s’apparenter à une gnose politico-religieuse, antibourgeoise, dont il dénonçait les ravages chez nos auteurs les plus chers : Bloy, Péguy et Bernanos...

C’est peu dire que sur les grandes lignes de sa polémique de toujours, Alain Besançon persiste et signe. Dans cette courte synthèse, le réquisitoire est d’autant plus implacable qu’il ne laisse aucune chance à l’éventuel contradicteur. La démonstration est si bien agencée intellectuellement, si solidement fondée sur l’histoire la plus irrécusable, qu’on échappe difficilement à son emprise, lors même que l’effroi vous submerge. Car cette exploration du passé et l’explication qui se greffe sur lui sont proprement terrifiantes. Le mensonge est consubstantiel à la Russie et à l’âme russe, et si le communisme a trouvé son lieu privilégié dans l’empire des Tsars, c’est en raison même de cette propension au mensonge qui trouve ses racines dans l’Orthodoxie ! Et il serait gravement erroné de croire que tout cela a pris fin avec la chute du régime soviétique. C’est tout le contraire : « Au lieu de revenir honnêtement sur le monceau de crimes et d’infamies, on l’a annulé. On l’a recouvert par le grand spectacle de la cour des Tsars et des liturgies orthodoxes, lesquelles baignaient partiellement dans ce mensonge et maintenant y baignent complètement. Personne n’a été puni pour crime communiste, quand tant de nazis ont été pendus. Le personnel politique s’est perpétué même si les têtes ont été permutées. »

Cette affirmation réclamerait à elle seule un long ouvrage pour l’étayer à partir d’une analyse serrée du régime de Poutine et de la légitimité proprement religieuse qu’il revendique, depuis que l’Église orthodoxe a été remise au centre de la vie publique. Mais les indications fournies par Alain Besançon sont suffisamment suggestives pour entraîner l’adhésion et provoquer une intense curiosité sur le secret de tout cela. Serait-il vrai définitivement que la Russie est à part du monde et d’abord de l’Europé dont il est inconcevable qu’elle la rejoigne jamais ? L’analyste et l’historien en sont intimement persuadés, dès lors que c’est le mensonge qui définit ontologiquement leur objet, jusque dans les plus beaux témoignages de la littérature : « La littérature du dix-neuvième siècle, dont le génie a été vite reconnu, à fait entrer dans la conscience européenne cette nation que l’on connaissait surtout par ses armées. Le miroir littéraire était déformant. Les réalités russes étaient transfigurées, mais cette transfiguration était justement la manière dont la transfigurées, prenait conscience d’elle-même. La littérature disait la vérité russe, la vérité de transfiguration, mais de telle manière, avec une telle puissance de persuasion, que l’Occident pouvait se méprendre sur elle et l’accepter telle quelle. »

Cette notion de transfiguration est d’évidence religieuse, évangélique et théologique. Mais elle est particulièrement sensible dans la liturgie orthodoxe, qui est littéralement céleste. La beauté bouleversante des offices, cet univers d’icônes et d’encens, ces chants incroyables transportent l’âme dans un monde qui n’est plus d’ici-bas. En adoptant le christianisme de Byzance, la Russie s’est définitivement identifiée à ce monde transfiguré, à tel point qu’elle a osé se nommer Sainte à l’égal de la seule Terre Sainte. Mais comment redescendre dans la réalité la plus triviale lorsque l’on vit dans l’autre monde ? C’est, selon Alain Besançon, la raison essentielle de la difficulté des Russes à admettre le divorce éclatant entre la vie céleste et la vie réelle qu’on transfigure au prix du mensonge le mieux enraciné.

 La défiance de l’Orthodoxie à l’égard d’une théologie trop rationnelle comme la scolastique, et du droit cher à l’Église latine s’explique par le refus des médiations. Médiations d’un logos trop humain, trop philosophique, indigne de la majesté divine qui ne relève que du seul apophatisme, d’un silence contemplatif, peuplé par la seule
musique liturgique ; médiation juridique qui concerne les relations sociales trop prosaïques, inadéquate à une communauté transfigurée. L’opposition à l’Église romaine est donc frontale. Habitée par le christianisme parfait, la Russie appartient donc à un espace hétérogène dont l’ébranlement de 1989 n’a pas modifié la nature profonde.

Faut-il donc toujours avoir peur de cet immense pays dont le passé réel se rapporte à une violence inouïe, qui ne date pas de Lénine et de Staline ? L’exemple d’Ivan IV le Terrible, même s’il correspond à un moment de cruauté exceptionnelle, est significatif de ce hiatus « entre l’agir criminel jusqu’à la folie et la profession de foi doctrinalement irréprochable de ce Tsar ». Hiatus qui se rapporte à la distorsion continue d’une civilisation entre deux. registres sans médiations. Le mensonge lui serait-il consubstantiel jusqu’à la fin des temps ? A Alain Besançon, je ferais quand même une première objection massive qui tient à la persécution épouvantable dont sortit exsangue l’Église orthodoxe russe. Ne pourrait-elle tout de même pas avoir donné un exemple de fidélité intégrale à la Vérité dont elle était le témoin et la gardienne ? Et puis dans l’ordre politique, doit-on désespérer d’une mutation qui correspondrait à une chance enfin saisie, comme celle du moment Stolypine, dont Soljenitsyne a montré - il n’est pas le seul - qu’il aurait pu sauver la Russie de la catastrophe. Oui, la Russie post-soviétique attend son nouveau Stolypine. Ne serait-ce pas un cadeau mérité au terme des pires épreuves, dans la fidélité critique à ce qu’il y a quand même de meilleur dans un héritage ? 

Alain Besançon - « Sainte Russie », Éd. de Fallois, prix franco : 19€.

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