Mediapart

Ah ! Que la guerre froide était jolie !

Par Dominique Conil et Nicolas Serve.

Samedi 22 février 2014 // Le Monde

Séries, films, livres, la guerre froide inspire. Ian Mac Ewan publie un vraix-faux roman d’espionnage, enjoué mais sérieux. Michel Deutsch a écrit, lui, un roman noir de l’après-Mur, aux échos profonds. Et tous deux, des histoires d’amour. Entretiens vidéo et extraits.

Non, Ian Mac Ewan ne connaît pas The Americans la vie d’un couples d’agents du KGB dans l’Amérique des années 1970-80, série dont la diffusion vient de s’achever en France, mais l’idée même le ravit. « Après les Magnificent five, Kilby, etc, les Américains considéraient les Anglais de haut : complètement infiltrés… Alors qu’ils l’étaient tout autant ! »

L’écrivain anglais, dont le succès déjà considérable a été démultiplié par l’adaptation cinématographique d’Expiation (4 millions d’exemplaires vendus), parle en connaissance de cause. Pour son dernier opus, Opération Sweet tooth (que l’on peut traduire par « bec sucré » en français), il s’est comme toujours amplement documenté. C’est au cœur du MI5, les services secrets britanniques, au début des années 1970, et dans le cadre de la « guerre froide culturelle », qu’il situe son récit. Où ce qui paraît le plus romanesque est sorti tout droit du réel.

Opération Sweet tooth s’ouvre sur une chausse-trappe narrative, incluant une atmosphère parfaitement british. Ombre d’une cathédrale anglicane, « jardins clos aux vénérables bordures herbacées bien connues ». Mais comme souvent chez Ian Mc Ewan (et nombre d’écrivains anglais), le classicisme apparent est l’antichambre de la perturbation. Serena, la narratrice, est la ravissante fille d’un pasteur officiant dans l’Est du pays, qui vit la tête dans les sermons. Son épouse, accomplie mais peut-être un peu frustrée, verrait bien une de ses filles accéder à une véritable vie professionnelle (surtout celle qui n’est pas en train de tourner hippie). Ainsi Serena se retrouve-t-elle, par la grâce des orientations qui permettent l’accès à Cambridge, étudiante moyenne en mathématiques, et littéraire empêchée.

Elle est aussi, dans le droit fil de ses opinions à tout le moins conservatrices, et après une lecture-choc de Soljenitsyne, une sorte d’oiseau rare à Cambridge, une anti-communiste revendiquée. Du courant marxiste des Cambridge apostles aux Cinq de Cambridge, à l’intérêt alors suscité par l’Angry brigade (lire sous l’onglet Prolonger), elle n’est pas dans le ton.

Un amant d’âge mûr au passé intrigant ouvre à Serena la porte du MI5. La petite porte. C’est alors, époque ante-informatique, une institution, qui, en matière de bureaucratie, n’a pas grand-chose à envier à l’Est. Nous sommes en plein choc pétrolier, avec restrictions énergétiques, et en hiver, dans les bureaux, on glisse des cartons sous ses pieds pour ne pas geler. Le MI5 n’est pas à l’avant-garde du féminisme et toute recrue est affectée en priorité à la dactylographie et au classement.

« Pourtant, souligne Ian Mc Ewan, toutes sortaient d’Oxford ou de Cambridge et appartenaient généralement à l’upper class. » L’étage des décideurs, en ces lointaines années 1970, ne compte que des costumes-cravates. Plutôt ternes au demeurant. Stella Rimington (lire sous l’onglet Prolonger), qui sera la première femme nommée à la tête du MI5, fait bien une apparition dans le roman ; elle est encore loin du sommet.


© DR

Le mensonge, celui que l’on se raconte et auquel on croit, comme le non-dit qui mine des existences, traverse l’œuvre de Ian Mc Ewan. Sweet tooth est une histoire de mensonge. Le MI5, qui a déjà une longue tradition de proximité avec des écrivains, et inspiré par les pratiques de la CIA, imagine choisir, financer et aider de jeunes écrivains prometteurs et peu enclins au communisme. Serena est ainsi chargée d’évaluer le potentiel littéraire du jeune Tom Healey, qui pour l’heure ne publie que dans des revues (dont Encouter, alors secrètement financé par la CIA). Elle va remplir sa mission, et même la dépasser, en évaluant l’écrivain et l’homme, dont elle tombe amoureuse et réciproquement.

Dès lors, tout s’enclenche avec la précision d’une comédie anglaise et son éventuelle cruauté. Le jeune couple se retrouve à Brighton, période bénie où le MI5 paye plateaux de fruits de mer et champagne. Tout les rapproche et tout repose sur une escroquerie morale. Tom Haley partage avec le Ian Mc Ewan de 1972 quelques traits communs et l’écrivain a même puisé dans ses œuvres de jeunesse pour lui fabriquer une identité littéraire. C’est dire qu’alors que le MI5 envisage pour lui tous les honneurs (« L’un des nôtres présidera tôt ou tard le jury de ce nouveau Booker prize »), Tom Haley va miner le moral de ses bienfaiteurs clandestins.

On espérait un roman apologétique, on se retrouve avec un récit apocalyptique, avec Londres en ruines… Quant au couple… L’écrivain, familier du mentir-vrai, est peut-être le plus espion des deux.

Ian McEwan, 1972, loin du MI5
Ian McEwan, 1972, loin du MI5 © DR

1972, la période n’a pas été choisie au hasard par Ian Mc Ewan. Époque de sa jeunesse, certes, et de la vie incertaine dans un Londres encore accueillant aux fauchés (Serena goûte aux joies de la chambre exiguë et mal chauffée). Mais côté guerre froide ? Six ans après le procès Siniavski-Daniel à Moscou, quatre ans après l’entrée des chars russes à Prague, l’aura de l’URSS, parmi les intellectuels, avait sérieusement décliné. Serena, étudiant la presse sous la direction de son mentor universitaire, et tout particulièrement le courrier des lecteurs (surnommé par les journalistes la rubrique pourquoi-oh-pourquoi), le relève bien : plus que d’une hypothétique avancée idéologique du communisme, on s’inquiète des coupures de courant, des skinheads, des mouvements sociaux et des « troubles » en Irlande qui vont occuper le MI5 pendant la décennie suivante.

Plus que d’une guerre froide allant vers sa fin, c’est d’une époque charnière que Ian Mc Ewan tire le portrait, « teint de pêche un peu démodé » pour Serena au prénom sorti de la collection Harlequin, mais amour libre ; joints, swinging London, mais fin brutale des Trente glorieuses, qui annonce le thatchérisme. Ainsi, au MI5 peut-être préfère-t-on faire durer une rassurante « guerre froide culturelle » aux contours familiers, fruit de cette « pensée binaire » qu’évoque Ian Mc Ewan. Tandis que Serena et Tom Haley, eux, et en cela représentatifs de l’avenir aussi, se soustraient au système plus qu’ils ne l’affrontent. En en payant le prix, au besoin.

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