Afrique du Sud : Un pays prisonnier d’un parti.

Vendredi 28 septembre 2012 // L’Afrique

Depuis la fin de l’apartheid, l’ANC (Congrès national africain) domine sans partage la vie politique du pays. Ses dirigeants, héros d’hier, n’ont pas tenu les promesses de la lutte de libération. En mal de projet politique, ils exacerbent les blessures du passé.

Le centième anniversaire [8 janvier 2012] de la fondation de l’ANC aurait dû être un événement important,, joyeux et historique, un événement de grande ampleur. Ce ne fut pas le cas. Pas du tout. Julius Malema, l’homme que l’on considère comme le leader de la prochaine génération de dirigeants de l’ANC, a profité de l’occasion pour dresser les gens contre la direction actuelle et contre les Sud-Africains blancs. Certaines cérémonies très importantes ont été réservées à quelques rares privilégiés, les partisans ordinaires ont dû se contenter de faire un bond de côté pour laisser passer les cortèges officiels qui fonçaient à toute vitesse, gyrophares allumés.

Au plus fort des festivités, le président, Jacob Zuma, a lu en hésitant un discours rébarbatif et, quand il en a eu fini, la plupart des gens avaient déjà quitté le stade. Le moment le plus mémorable, c’est quand Kgalema Motianthe, lé vice président, entouré des pontes du parti verre de champagne à la main, a proposé un toast "à l’unité de l’ANC" et déclaré aux fidèles ordinaires que, s’ils n’avaient pas de champagne, ils pouvaient prendre des photos de leurs dirigeants en train d’en boire ou de lever le poing. "Les dirigeants vont maintenant déguster le champagne, en votre nom bien sûr", a-t-il lancé. C’est bien ce qu’ils font depuis un bon moment maintenant.

Peut-être ceux qui n’ont toujours pas compris vont-ils enfin s’apercevoir que l’ANC n’est plus un mouvement de libération et qu’il est devenu un parti politique ordinaire se reposant sur l’Histoire et l’ethnicité pour rester au pouvoir. Il n’a pas tiré les leçons des erreurs que les autres mouvements de libération de la région ont faites après avoir pris le pouvoir. Je pense que les historiens qualifieront un jour les cinq dernières années du mandat de l’ANC de honte et de tragédie.

Le projet sud-africain d’établir une culture démocratique et de travailler à une société équitable et à un Etat développé s’est enlisé dans les sables des luttes de factions, de l’enrichissement personnel, de la corruption, du népotisme et du laisser-faire. Depuis le putsch de Polokwane [congrès de l’ANC où Jacob Zuma s’est emparé du parti au détriment de Thabo Mbeki, alors président], il y a quatre ans, l’ANC n’a cessé de s’en prendre à la liberté d’expression et à l’indépendance de la justice au lieu d’élargir la démocratie. Malgré des programmes bien intentionnés visant à construire des logements pour les pauvres et à fournir eau, électricité et égouts aux millions de personnes qui n’en ont pas, l’ANC n’a fait aucune avancée notable concernant la grande pauvreté des townships, des bidonvilles et des zones rurales, et notre système éducatif demeure l’un des plus faibles d’Afrique.

Alors que les réseaux sociaux bouillent de colère, les partisans de l’ANC accusent les Blancs d’être responsables de la persistance de la pauvreté et de l’absence de développement, certains déclarant même que les accords de 1994 étaient une erreur et que la direction de l’ANC (c’est-à-dire Nelson Mandela) n’aurait jamais dû pardonner aux Blancs les horreurs du colonialisme et de l’apartheid.

Je suis bien conscient que le colonialisme et l’apartheid ont causé à notre société des dégâts énormes et que leurs effets se voient encore partout, mais cette forme de colère noire est entrain de devenir une doctrine en elle-même. N’est-il pas temps de la canaliser pour faire de l’Afrique du Sud un pays qui gagne, ce que le monde pensait qu’il serait après 1994 ?

Ces hommes en colère ne devraient-ils pas se tourner vers les responsables politiques, qui dépensent des centaines de millions pour leur luxueux train de vie et qui ont laissé la plupart des municipalités et des autorités provinces s’effondrer ? Ne devrions-nous pas être tous très en colère de voir qu’une génération entière de jeunes a eu son éducation ruinée ? Ceux qui crachent leur venin sur les Blancs, dix-huit ans après notre libération, devraient regarder en arrière et lire ce que nos grands visionnaires, Robert Sobukwe, Steve Biko, Oliver Tambo, Joe Slovo, Nelson Mandela et autres, ont écrit sur la liberté, sur la démocratie et sur le développement. Nous ne sommes pas obligés de pardonner et d’oublier, mais nous ne devons pas laisser votre haine freiner la croissance et le développement du peuple d’Afrique du Sud.

Julius Malema, le héros de nombre de ces gens amers, a déclaré qu’il n’aurait pas de repos tant que les Blancs ne seraient pas "aussi pauvres que les Noirs". Il veut aussi voir des domestiques blanches. Je comprends l’émotion qui sous-tend ces propos, le désir de punir, mais ne serait-il pas mieux de se battre pour que les Noirs soient aussi riches que-les Blancs et pour que toutes les femmes aient un emploi intéressant et bien payé ?

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