CAMEROUN

Affaires "Albatros" et "BBJ-2" - Vers la politisation du dossier ?

Mardi 19 juin 2012 // L’Afrique

Drapeau de FranceLa prison centrale de Yaoundé vient de s’enrichir de deux nouveaux illustres pensionnaires. Il s’agit de l’ancien secrétaire général à la présidence de la République, Marafa Hamidou Yaya, et de l’ancien premier ministre, Ephraïm Inoni. Les deux ex-dignitaires de l’Etat sont accusés de distraction de fonds alloués à l’achat de l’avion présidentiel. Sur la base des rapports obtenus par notre correspondant, on commence à comprendre, dates à l’appui, le cheminement de cette vaste entreprise de détournement qui a englouti plusieurs milliards de francs cfa.

Chief Thomas Éphraïm Inoni, ancien premier ministre chef du gouvernement, ancien secrétaire général-adjoint de la présidence de la République, et, ancien président du conseil d’administration de la « Standard Chartered Bank Cameroun », et, Marafa Hamidou Yaya, ancien secrétaire général de la présidence de la République, et, ancien ministre d’État chargé de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, ont été placés sous mandat de dépôt à la prison centrale de Yaoundé, au quartier « Kondengui », le lundi 16 avril 2012, dans le cadre du dossier d’acquisition d’un aéronef neuf de marque Boeing Business J-2, en abrégé BBJ-2, auprès de la compagnie américaine « Boeing ». Cet avion devait assurer les déplacements du président de la République, Paul Biya.

Ces deux anciens hauts responsables du Cameroun ont retrouvé, à « Kondengui », d’autres hauts responsables de la République qui les y avaient devancés : Jean Marie Atangana Mebara, lui aussi, ancien secrétaire général de la présidence (finalement acquitté le 3 mai 2012 par le tribunal dans cette affaire mais le procureur a fait appel), et, ministre d’Etat chargé des Relations extérieures, Jérôme Mendouga, ancien ambassadeur du Cameroun, à Washington, (condamné le mai 2012 à 10 ans d’emprisonnement ferme), Yves Michel Fotso, ancien administrateur directeur général de Cameroon Airlines » (au moment des faits), et le dénommé Hubert Patrick Marie Otélé Essomba, lui aussi, acquitté le 3 mai 2012.

Après des recoupements des faits auprès de plusieurs sources humainement au-dessus de tout soupçon, on peut situer la commission des dits faits entre 2001 et 2004. Il faut indiquer que la liste énoncée ci-dessus peut s’allonger à tout moment, au gré de la procédure judiciaire, tant l’affaire est un dossier de gros sous, l’unité monétaire étant exprimée en milliard de F CFA. Les acquittés, d’aujourd’hui, peuvent se retrouver inculpés, demain, pour d’autres faits. Il s’agit donc d’un dossier qui comporte deux parties : la première partie concerne l’achat du BBJ-2 et le deuxième concerne l’acquisition en leasing » de l’Albatros.

Le FMI et la BM étaient fermement opposés à l’acquisition du BBJ-2

C’est en 2001 que l’Etat du Cameroun décide d’acquérir un aéronef neuf de marque BBJ-2 auprès de I2 compagnie américaine Boeing pouf les déplacements du chef de l’Etat, le Pelican, un Boeing 727 200 utilisé par Paul Biya, étant devenu un cercueil volant. En activité depuis 1978, cet appareil était déjà vieux et causait des gênes diverses, notamment, des nuisances sonores à l’atterrissage. Son remplacement était devenu nécessaire. C’est ainsi qu’il avait été prescrit à l’État-major particulier du président de la République d’étudier l’éventualité d’acquérir un nouvel aéronef. Au terme de cette étude, deux modèles d’avion avaient été retenus : le BBJ-2 et l’Airbus Corporate Jet, en abrégé ACJ. Les critères de ces deux sélections étaient les suivants : la sécurité (un appareil fiable dans toutes ses composantes), la rapidité (un aéronef soutenant une grande vitesse pendant un temps relativement long) et le confort (un avion apte à recevoir le chef de l’Etat et ses bagages sans contrainte). Au finish, c’est le BBJ-2 qui avait été choisi. La balle passée dans le camp des politiques, il revenait au secrétaire général de la présidence, alors Marafa Hamidou Yaya (partie administrative) et au directeur de cabinet civil, alors Edgar Alain Mebe Ngo’o (partie financière), de décider de l’acquisition de cet aéronef. Quelques temps après, l’état-major particulier était informé que la haute hiérarchie avait accepté le choix fait. Il ne restait plus qu’à passer la commande.

Lorsque la décision d’acheter cet avion fut prise, c’est Michel Meva’a M’Eboutou qui était le ministre des Finances et du Budget. Le Cameroun étant sous ajustement structurel, donc, en pleines négociations avec le FMI et la BM, ces deux institutions s’étaient opposées, fermement, à cette décision et menacé de rompre leurs relations avec le Cameroun. Le gouvernement camerounais était alors partagé entre acheter un avion neuf sans en informer le FMI et la BM, ce qui supposait qu’il fallait commander l’appareil et laisser le temps à la compagnie de le construire pendant 2 à 3 ans ; ou alors, informer le FMI et la BM, et les convaincre de la pertinence de cette acquisition. Des négociations avaient été engagées avec ces deux institutions sur la question. Pendant que ces négociations étaient menées, une réunion fut convoquée au secrétariat général de la présidence par Marafa Hamidou Yaya, à laquelle avaient pris part des membres de l’état-major particulier du président, le ministre des Finances, Michel Meva’a M’Eboutou, et, l’ADG de la CAMAIR, Yves Michel Fotso, entre autres.

Pendant cette séance de travail, l’ADG de la CAMAIR indiqua que « Boeing » possédait un avion à vendre qui pouvait faire l’affaire. Les caractéristiques de l’appareil furent fournies séance tenante et il fut demandé au gouvernement de l’acheter. Le même ADG avait suggéré que l’avion soit acquis en « leasing » et au travers d’une société intermédiaire dénommée « GIA International Inc. Corporation ». Michel Meva’a M’Eboutou s’opposa, catégoriquement, à cette suggestion au motif qu’il lui apparaissait inconcevable que l’avion du chef de l’Etat soit soumis aux aléas de ce type de contrat, sans oublier les charges qu’allait inévitablement demander l’intermédiaire.

L’acquisition de cet aéronef en « leasing » n’ayant pas été retenue, il restait à contourner l’opposition du FMI et de la BM. La proposition fut, alors, faite d’acheter l’avion provisoirement au nom de la CAMAIR, son immatriculation ultérieure au nom de l’état du e Cameroun ne devant pas poser de difficulté. Le secrétaire général de la présidence demanda au ministre des Finances d’avancer à « Boeing » la somme de 31 millions USD, soit 24 milliards 25 millions F CFA (pour un USD à l’époque à 775 F CFA). Cet argent fut viré le 22 août 2001 par la Société nationale des hydrocarbures (SNH) sur les instructions du secrétaire général de la présidence et du ministre des Finances non pas à Boeing, mais sur le compte bancaire de « Gia International Inc. Corporation ». Pourquoi l’argent destiné à « Boeing » a-t-il été transféré à une autre société ? Plus tard, on comprendra que cette société jouait le rôle d’intermédiaire dans l’affaire.

Un dossier judiciaire transformé en affaire politique ?

Le 21 août 2001, le ministre des Finances avait écrit à l’ADG de la SNH pour lui demander, sur instructions de la haute hiérarchie, « d’avancer au Trésor public la somme de 31 millions USD (soit 24 milliards 25 millions F CFA) en vue de la commande d’un Boeing 737/BBJ-2. Cette somme sera versée dans les conditions suivantes :

  • La CBC, « Commercial Bank of Cameroun », 1 milliard 550 millions F CFA pour couvrir l’avance faite à l’Etat en vue du paiement du « déposit » exigé à la commande de l’appareil, b) la « Gia International Inc. Corporation », 29 millions USD (soit 22 milliards 475 millions F CFA) pour versement au constructeur Boeing. Je dois souligner que les paiements demandés doivent être faits avant le 24 août 2001 sous peine de perte du « déposit » de 2 millions de dollars déjà constitué. L’avance totale ainsi consentie au Trésor public pourra être résorbée en 10 mensualités à compter du 1’septembre » (fin de citation). A la lecture de cette lettre, une question mérite d’être posée : au bénéfice de quelle société la CBC avait-elle fait le « déposit » dont il est question ci-dessus ? A GIA sans aucun doute ! Une autre question vient à l’esprit, celle que nous avons déjà posée plus haut : pourquoi passer par une société intermédiaire pour acheter un avion chez « Boeing » alors qu’il était plus simple de traiter directement avec cette compagnie américaine ? Pas d’intérêt pas d’action, dit-on.
  • Qui avait donc intérêt que cette procédure tordue soit privilégiée ? La SNH avait fait ce transfert à partir de ses comptes logés dans des banques situées en France. La « Bank of America » qui s’était retrouvée dans cette opération par le fait que c’est elle qui abritait le compte de la société GIA aux Etats-Unis, avait signifié sa surprise aux banques françaises qui avaient exécuté ces transferts, les qualifiant d’inhabituels pour ce qui est du montant et par rapport au secteur d’activités de GIA. Les banques françaises avaient répercuté leur surprise à la SNH et lui avaient alors demandé de leur transmettre le contrat d’achat de l’aéronef et la facture. Demande que la SNH a répercutée au ministre des Finances.

Mais, le ministre des Finances qui ne possédait, manifestement, pas ces documents, était d’abord resté silencieux avant d’envoyer à la SNH l’adresse de GIA et ses contacts tels que l’ADG de la CAMAIR les lui avait communiqués. Ces informations n’étaient pas celles dont avait besoin l’ADG de la SNH : il voulait le contrat d’achat de l’avion et la facture correspondante. Au constat de ce silence, le directeur général de la SNH, Adolphe Moïse Fridolin Moudiki Elamè, avait alors saisi, directement, son collègue de la CAMAIR, après avoir informé le ministre des Finances. Pour toute réponse, Yves Michel Fotso lui transmit la fiche de dépôt de signature dans le compte GIA à la « Bank Of America ». Ce document montrait la signature d’Yves Michel Fotso et soulignait que l’intéressé était un des responsables de la société GIA habilités à mouvementer le compte. Une lettre d’intention signée entre « Boeing » et GIA datée du 30 août 2001 et un relevé de compte de GIA étaient joints à ce document de l’ADG de la CAMAIR à son homologue de la SNH. Ce relevé de compte indiquait que la société GIA avait bien encaissé la somme de 29 millions USD.

Un autre document signé le 14 août 2001 de l’ADG de la CAMAIR et du senior vice-président, Project director de GIA, dénommé Fernando Gâmez-Mazuera, reçu par Adolphe Moudiki, du ministère de la Justice le 09 octobre 2008 parlait d’un contrat de « leasing » d’avion entre la CAMAIR et GIA, cette dernière étant propriétaire de l’aéronef. Qu’est devenu l’achat ferme du BBJ-2 sur lequel la haute hiérarchie avait donné son accord ? Comment expliquer le « leasing » alors que cette hypothèse avait été clairement écartée au cours de la preçniére réunion organisée par le secrétaire général de la présidence ? Une comparaison des dates permet de conclure qu’au moment où les premiers décaissements étaient faits, la décision avait déjà été prise par Yves Michel Fotso et GIA de procéder par « leasing » et non par un achat ferme. Ceci expliquant cela, on comprend pourquoi l’argent destiné à « Boeing » avait transité par GIA, tout simplement parce que ce n’était pas la CAMAIR (au nom du gouvernement camerounais) qui achetait l’aéronef, mais bien la société GIA où Yves Michel Fotso était habilité à mouvementer le compte bancaire.

Deux missions seront organisées aux Etats-Unis par l’état-major particulier du président pour cet aéronef. La livraison du BBJ-2 avait été programmée dans la semaine du 25 au 29 mars 2002 suivant le fax du dénommé Russel L. Meek, Chairman-CEO de GIA, envoyé à l’état-major particulier du président le 13 mars 2002. A la suite de cette information, deux pilotes de l’état-major particulier allèrent en mission (la deuxième) aux USA. Ils furent accueillis par le dénommé David Brown, Directeur du contrat BBJ-2 chez « Boeing » et Russel L. Meek de GIA. Pour les deux pilotes camerounais, l’aéronef était déjà camerounais. Ils introduisirent donc le volet « formation du personnel » qui avait déjà fait l’objet de discussions au cours de la première mission. Il fut entendu, entre autres, que le vol de certification sera effectué suivi du vol de convoyage de l’appareil à Bâle (Suisse) pour l’habillage intérieur et la couleur de l’extérieur.

Alors que tout semblait fin prêt pour la livraison, notamment, le cocktail de circonstance, David Brown de « Boeing » se retira avec Russel L. Meek de GIA pour une entrevue en aparté sur un point non dévoilé aux deux pilotes mais qu’on peut deviner. Lorsque les deux hommes revinrent dans la salle, David Brown prit congé des deux pilotes camerounais et s’en alla sans aucune explication à leur endroit. Plus de cocktail de livraison. Plus de vol de certification. Plus de vol de convoyage à Bâle pour l’habillage intérieur. C’est ainsi que les deux pilotes camerounais rentrèrent au Cameroun sans le BBJ-2. Mais il paraît que, comme souvenirs, ils ont le double des clés que leur avait remis Russel L. Meek et la maquette de l’appareil. Nous pensons que l’aparté entre David Brown et Russel L. Meek avait pour seul sujet l’argent. Le représentant de « Boeing » n’ayant pas été satisfait, il aurait donc décidé de ne pas poursuivre l’opération. Quand on sait que les fonds mouvementés pour l’acquisition de cet appareil auprès de « Boeing » étaient virés dans le compte de GIÂ qui devait acquérir l’avion auprès de « Boeing » pour le louer ensuite à l’Etat camerounais via la CAMAIR, la tentation est forte de conclure que tout avait été monté pour flouer le Cameroun. On ne comprend pas que tant de milliards aient été engloutis pour du vent.

Chief Thomas Éphraïm Inoni fait son entrée dans l’affaire

La question peut être posée de savoir pourquoi Chief Thomas Éphraïm Inoni se retrouve-t-il dans cette affaire ? Voici pourquoi ! En effet, au moment de la constitution de la filiale « Assets Portfolio Management », filiale camerounaise de la société APM, Chief Thomas Éphraïm Inoni y est fait PCA alors qu’il n’y est pas actionnaire. Il avait assisté à l’assemblée constitutive de cette société et avait signé la feuille de présence du premier conseil d’administration. Mais, quand l’affaire a commencé à faire du bruit quelques mois plus tard, il a démissionné et a été remplacé par Joseph Walls Kevin. Comme indiqué plus haut, la « Standard Chartered Bank Cameroun », à la demande de Chief Inoni Éphraïm, avait viré la somme de 3 242 486 530 F CFA à la société « Ansett World Wide » alors qu’il n’y avait aucun justificatif établissant la créance.

Les jours qui viennent vont certainement nous ouvrir de nouveaux horizons. Assurément que les opinions des uns et des autres vont s’enrichir de nouveaux éléments d’analyse.

Quelqu’un disait l’autre jour que cette affaire est un dossier d’oiseaux : au départ, il y avait le Pélican ; ensuite, il y a eu l’Albatros et pour couronner le tout et voir clair dans ce ciel d’oiseaux aux fortunes diverses, l’on a fait appel à l’Epervier. Dans les semaines qui viennent, il sera certainement question d’un éclairage sur ces trois oiseaux qui ont, chacun,’ leur côté blanc et leur côté noir. Déjà, Marafa Hamidou Yaya a envoyé une « lettre ouverte » à Paul Biya, son ancien patron. Dans cette lettre, l’ancien SG/PR rappelle au président de la République les correspondances qu’il lui a envoyées du temps où il était aux affaires à ses côtés et ses avis sur certaines décisions à prendre dans le gouvernement. Ils vont de l’affaire « Albatros » que le président connaît « mieux que quiconque parce que régulièrement informé » aux dires de l’ancien SG/PR, aux ragots sur sa déloyauté à l’égard du chef de l’Etat, en passant par ses avis et propositions sur certains dossiers du gouvernement. Le contenu de cette lettre va au-delà de l’affaire concernée. Certains observateurs pensent qu’elle annonce un combat acharné entre les deux hommes, et que Marafa Hamidou Yaya est à même d’utiliser d’autres ressources pour continuer à s’exprimer dans le cadre de cette affaire. Ceux qui parlent de la politisation de l’opération « Épervier » n’ont pas tout à fait tort. La tournure donnée à ce dossier le montre bien et, quelque part, l’ancien collaborateur de Paul Biya laisse entendre dans cette lettre, en d’autres termes, que les faits qui sont reprochés aux uns et aux autres dans cette affaire avaient reçu l’onction du président de la République au moment de leur commission. Wait and see Comme disent les Anglais.

André Fernand B. Fonda A Yaoundé
Afrique Education.

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