Affaire Tapie l’ombre de Borloo. Enquête.

Mardi 16 juillet 2013 // La France

L’ex-ministre de l’Économie de Sarkozy sera-t-il entendu par la justice pour avoir été l’un des "initiateurs" de l’arbitrage ayant permis à son ami Tapie d’obtenir 403 millions d’euros ? Borloo s’en inquiète. Non sans raison.

« Borloo ne passera pas éternellement entre les gouttes, il sera entendu un jour ou l’autre par les instructeurs de la Cour de justice de la République, car de plus en plus d’éléments tendent à démontrer qu’il a été un acteur aussi discret qu’actif dans le dossier de l’arbitrage. » Ce jugement d’un haut magistrat, fin connaisseur de l’affaire qui vient de valoir à Bernard Tapie d’être placé en garde en vue, nombreux sont ceux, au sein du monde judiciaire, à le partager. Jean-Louis Borloo lui-même se montre « extrêmement anxieux », selon l’un de ses proches, à l’idée d’être auditionné. « Il a la hantise d’être entendu par les juges, raconte-t-il. Il se démène pour savoir si son nom est cité dans les auditions. »

Le très éphémère ministre de l’Économie, des Finances et de l’Emploi de Nicolas Sarkozy (18 mai-19 juin 2007) ne court cependant pas de gros risques au niveau pénal : ce n’est pas lui, mais son successeur, Christine Lagarde, qui était en fonction au moment où a été prise la décision de recourir à un tribunal arbitral pour régler le contentieux financier entre Tapie et le Crédit Lyonnais au sujet de la revente d’Adidas (11 septembre 2007). Quoi qu’il arrive, Borloo ne peut donc, a priori, être considéré comme "décideur" de ce qui apparaît, de plus en plus, comme une gigantesque "entourloupe" ayant permis à Tapie d’empocher 403 millions d’euros de la part de l’État c’est-à-dire des contribuables.

Peu de chances, donc, s’il était entendu, qu’il se retrouve mis en examen pour "escroquerie en bande organisée", comme plusieurs acteurs du dossier : Stéphane Richard, son ancien directeur de cabinet, puis celui de Lagarde, aujourd’hui patron de France Télécom, Jean-François Rocchi, l’ancien président du CDR (l’organisme chargé de gérer le passif du Lyonnais), et Pierre Estoup, l’un des trois juges arbitres.

Borloo peut aussi espérer, sans doute, échapper au statut de "témoin assisté", sous lequel Lagarde a été placée, le mois dernier, à l’issue de son audition-fleuve devant les magistrats de la Cour de justice de la République. Borloo, pourtant, le sait : une partie de son avenir politique se joue dans ce dossier.

Quelques heures avant d’être placé en garde à vue, le 24 juin, par les limiers de la brigade financière, Bernard Tapie jouait les matamores. Les enquêteurs n’ont, pourtant, guère du éprouver de difficultés à le placer face à ses contradictions. « Je n’ai jamais rencontré de directeurs de cabinet, de ministres, près ou de loin, dans l’affaire Tapie, et c’est son image, son principal capital, qui risque de se retrouver sérieusement écornée.

Sans parler de ses "ennemis de l’intérieur" de l’UDI qui n’attendent qu’une occasion pour lui contester son leadership . « Il est dans le déni le plus complet, il ne veut pas en parler et s’énerve lorsqu’on aborde la question », raconte l’un de ses fidèles.

Preuve de cette fébrilité, cet épisode survenu à la mi juin

Le vendredi 14, TF1 propose à Borloo de s’exprimer, le lendemain, durant le 20 heures de Claire Chazal, en clôture du conseil national de l’UDI, qui a lieu le jour même. Une invitation qui ne se refuse pas... Le samedi matin, pourtant, celui-ci rappelle la présentatrice du JT, s’inquiétant des sujets abordés. Parmi ceux-ci, Chazal cite l’affaire Tapie. Fureur de Borloo qui, du coup, décline l’interview !

« Je n’ai pas de commentaires à faire sur un dossier que je n’ai jamais lu, voilà ! », avait-il déjà rétorqué, excédé, le 30 mai, sur RTL. Même énervement en répondant au téléphone, la semaine dernière, au JDD, l’interrogeant sur son rôle d’« initiateur » de cet arbitrage : « C’est complètement faux ! », s’est-il irrité. Ajoutant : « Contrairement à ce qui est dit, je ne suis plus un "proche" de Tapie depuis 1987, date à laquelle je suis parti vivre à Valenciennes. Je mets au défi quiconque de me trouver en photo avec lui ! »

Ces photos existent pourtant, par dizaines, dans les agences de presse, t’elle celle, réalisée le 9 décembre 2010 à Paris, que nous publions ci-contre. Tapie faisait en effet partie, ce jour-là, des invités de Borloo à son grand "dîner de la République", au lendemain duquel l’homme d’affaires, interrogé par le Parisien, lui tressait de très amicales louanges : le chef des centristes, expliquait-il notamment, « peut être le catalyseur des énergies (dont le pays a besoin) »... Un gros mensonge, donc, de la part de Borloo. Les deux hommes, en réalité, sont toujours restés extrêmement proches. Au point que lorsque Borloo fut nommé ministre de l’Économie, Tapie fut son.., premier visiteur. Une rencontre cachée, suivie d’au moins une autre (en seulement un mois !), organisée dans l’une des discrètes annexes de Bercy, un hôtel particulier situé 80, rue de Lille, non loin de l’Assemblée.

Amnésique, le président de 1’UDI, lorsqu’on évoque aujourd’hui son ami de quarante ans ? Une certitude : outre ses liens toujours étroits avec Tapie et ces très embarrassantes entrevues, auxquelles participait aussi Stéphane Richard, son directeur de cabinet de l’époque, mis, depuis, en examen dans le dossier, de nombreuses zones d’ombre entourent le rôle joué par Borloo à toutes les étapes de cette affaire. Très en amont, d’abord. C’est ainsi, dès 2002, cinq ans avant la décision d’en référer à l’arbitrage, que celui qui venait d’être nommé ministre de la Ville sous la présidence de Chirac l’aurait évoqué pour la première fois. Ce qu’a raconté Alain Lambert, alors ministre du Budget, le 13 juin 2013 sur BFM TV : son collègue, a-t-il affirmé, lui a parlé « d’arbitrage en 2002 ». Extrait : « À l’occasion du café qui précède chaque Conseil des ministres, Jean-Louis Borloo me suggère de rencontrer Bernard Tapie en me précisant qu’un contentieux existe entre Bernard Tapie et Bercy et qu’il y a pour l’État un risque financier et que la solution de la transaction serait la meilleure. » « Complètement faux ! », a répondu Borloo.

« Faux », encore, selon le même, le témoignage tout aussi accablant de Stéphane Richard devant la Cour des comptes. « L’ancien directeur du cabinet du ministre de l’Économie a indiqué lors de son audition [...], 1e20 juillet2010, qu’il lui avait été signifié par le ministre, dès sa prise de fonction le 22 mai 2007 [quatre jours seulement après la nomination de Borloo, donc] que l’orientation avait été prise d’aller en arbitrage », écrit la Cour des comptes dans son rapport. Richard, témoignant, comme Lambert, de la précipitation de Borloo à favoriser la solution défendue par Tapie, aurait donc menti ?

Surprenant de la part d’un homme qui n’était pas que le bras droit du ministre, mais son ami de longue date. Au point qu’avant de faire appel à Richard, Borloo avait déjà "embauché" sa seconde femme, Anne, comme conseillère (chargée des entreprises) lorsqu’il était ministre de la Cohésion sociale de Chirac...Tapie dit de Borloo : "Je croyais qu’il était proche de moi, mais je m’aperçois qu’il n’est proche que de lui-même."

Mis en examen pour "escroquerie en bande organisée", Richard est, certes, revenu en partie sur ses accusations. Il n’empêche : l’un de ses proches raconte que celui qui est aujourd’hui le patron de France Télécom était littéralement « soufflé » en entendant Borloo, sur RTL, démentir avec force ses dires : « Je suis en désaccord avec Stéphane Richard, totalement ! » Pour un peu, Richard, qui se dit « meurtri », pourrait reprendre à son compte les mots de Tapie dans le JDD, dimanche dernier, en réaction aux propos de Borloo niant leur amitié : « Je croyais, au contraire, qu’il était proche de moi. Mais je m’aperçois qu’il n’est proche que de lui-même. On ne devient pas un leader politique avec cette mentalité-là. »

Si Borloo, selon tous ces témoignages, serait intervenu bien avant Sarkozy en faveur d’un arbitrage, on retrouve aussi sa "patte" en aval du dossier, après que Tapie eut touché ses 403 millions d’euros. Richard, nommé en 2009 à la direction de France Télécom, a bénéficié de son soutien auprès de l’Élysée. C’est aussi le cas pour la promotion, en 2009 encore, de Jean-François Rocchi, l’ancien président du CDR, représentant le Crédit Lyonnais, à la tête du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) — dont il a, depuis, démissionné. Lui aussi mis en examen pour "escroquerie en bande organisée", Rocchi est soupçonné d’avoir soutenu la demande de Tapie de régler son litige devant un tribunal arbitral. On lui reproche également d’avoir choisi comme avocat conseil du CDR le cabinet August & Debouzy. A-t-il, lui aussi, été récompensé de sa complaisance par Borloo ? Les deux hommes le réfutent. Une chose est sûre : alors que Valérie Pécresse et Christian Estrosi, les deux autres ministres de tutelle du BRGM, avaient fait connaître leur réticence à sa nomination, c’est Borloo, alors numéro deux du gouvernement, qui avait remporté le morceau en parvenant à l’imposer.

Le cabinet August & Debouzy a perçu, au total, selon la Cour des comptes, 4,15 millions d’euros d’honoraires

À la fois intime de Stéphane Richard et proche de Borloo, son, patron Gilles August déclare qu’il n’a fait que défendre les intérêts du CDR, son client depuis 1996, et qu’il n’a jamais été en faveur d’un arbitrage. En novembre 2010, bien avant que le scandale n’éclate, Jean-Louis Borloo, n’ayant pu à son grand désespoir obtenir le poste de premier ministre, aurait songé à quitter le gouvernement pour redevenir l’avocat qu’il avait longtemps été, notamment au service de Bernard Tapie. Avant, finalement, que l’ancien ministre ne poursuive sa carrière politique, n’évoque sa candidature à la présidentielle de 2012, puis, là encore, n’y renonce pour soutenir Sarkozy... Non sans avoir entre-temps essayé de devenir patron de Veolia.

« Il me semble maintenant que j’aurais dû être plus méfiante », a déclaré Christine Lagarde, à qui il est reproché d’avoir signé l’acte constitutif du tribunal d’arbitrage, lors de son audition. Borloo, lui, affirme que « c’est à la justice de faire son travail ». Celle-ci décidera-t-elle de l’entendre ? Pourquoi, surtout, compte tenu de son implication, ne le ferait-elle pas ? 

Arnaud Folch

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