Affaire Boulin : une bassesse française

Mardi 14 juillet 2015 // La France

Si la télévision est encore la télévision, notre conscience nationale sera chavirée par la diffusion, mardi 29 janvier 2013 à 20 h 45 (France 3), de “Crime d’État”, fiction abrupte, efficace, éclairante de Pierre Aknine sur la mise à mort du ministre du travail et de la participation, Robert Boulin, en octobre 1979.

À la sortie d’une projection destinée au Tout-Paris le 22 janvier dernier au siège de France-Télévisions, quelques politiciens et journalistes de la vieille école faisaient grise mine. Ils étaient aux affaires (les conduisant ou les commentant) voilà plus de trente ans ; ils n’ont rien vu – ou rien voulu voir –, ils n’ont rien su – ou rien voulu savoir. Et voici qu’un vidéaste, avec son scénario coup de poing et ses images chocs, voudrait les faire changer d’avis ? Quelle impudence !

Ces adeptes de la cécité volontaire susurrent encore aujourd’hui, contre toute évidence, que le malheureux ministre était au bout du rouleau. Or le 29 octobre 1979 en fin d’après-midi, c’est un combattant déterminé qui partit, du côté de la forêt de Rambouillet, affronter des hommes de sac et de corde. Ces barbouzes lui firent sans doute subir les tortures auxquelles Robert Boulin, né en 1920, résistant dès 1940, avait échappé de la part de la Gestapo...

Nos incurieux notables, entre deux petits fours servis à France-Télévisions, balaient le mobile d’un crime intervenu au sein d’une droite recrue de haines : « En quoi ce pauvre Boulin était-il en possession de documents menaçant le RPR ? » À Mediapart, nous avons voulu leur répondre en faisant œuvre de pédagogie. Voici un petit documentaire maison, qui conforte la démonstration de l’assassinat d’un homme dont les dossiers ont disparu, subtilisés chez lui après son exécution.

Voilà donc quelques rappels sur l’effacement systématique des traces du crime le plus métaphorique des tares de la Ve République. Soixante-dix-sept (77 !) anomalies ont été constatées dans les enquêtes torchonnées et les procédures improbes : du mensonge inaugural sur l’heure de la découverte du corps à la disparition de pièces multiples, en passant par l’envoi falsifié de lettres controuvées du ministre annonçant son geste désespéré. Voilà surtout des appels unanimes à ce que justice soit enfin faite sur une affaire aux étonnantes ramifications, puisqu’il est question (à 20’30 dans la vidéo ci-dessus) d’un certain Claude Guéant : peut-être, sans doute, très certainement le jeune haut fonctionnaire de permanence au ministère de l’intérieur, lors de la nuit macabre du 29 au 30 octobre 1979...

Robert Boulin, 30/X/1979

Rares sont ceux qui eurent l’honnêteté de revenir sur leur conviction première du suicide – formatée par une propagande n’ayant lésiné sur aucune manipulation. Il y a eu le journaliste du Monde, puis de L’Express, James Sarazin. Nous l’avions filmé en mars 2011 (à voir en cliquant ici). Aujourd’hui, nous vous avons donc présenté, dans la vidéo ci-dessus, deux autres personnalités ayant changé d’avis suite à un examen scrupuleux des faits.

Jean Charbonnel, né en avril 1927, normalien et agrégé d’histoire (il regorge d’anecdotes à propos du philosophe Michel Foucault, avec lequel il fut pensionnaire de la Fondation Thiers après la guerre). Ministre sous de Gaulle puis Pompidou, Jean Charbonnel incarne une queue de comète disparue (peut-être avec Robert Boulin) : le gaullisme de gauche. Élu de Corrèze, il a entretenu des rapports faits d’affrontements et de duperies avec Jacques Chirac. Jean Charbonnel a donc, comme il nous le confirme dans la vidéo ci-dessus, reçu en confidence d’Alexandre Sanguinetti (1913-1980) deux noms désignant les responsables de la mort de Robert Boulin. Jean Charbonnel a vu ses propos tronqués par un documentaire reprenant la thèse officielle du suicide (et diffusé lundi 28 janvier par France 3 qui se couvre ainsi par rapport au téléfilm accusateur du lendemain !). Faisant confiance à Mediapart, il a bien voulu être filmé chez lui.

Tout comme Jacques Collet, ancien journaliste de TF1, qui fut chassé, sur la demande du RPR, du service politique de la chaîne en 1983. Il avait alors osé, comme il le raconte dans la vidéo ci-dessus, remettre en cause la thèse du suicide, après y avoir cru, en 1979, comme presque tout le monde – dont la famille abusée de Robert Boulin. Jacques Collet dut ensuite se réfugier sur LCI, où il traitait – fort bien – de la musique classique et de la religion.

Nous avons donc mêlé aux propos de ces deux vétérans, ceux de deux journalistes venus plus tard enquêter sur l’affaire Boulin. Le reporter de France Inter Benoît Collombat, qui diffusa en 2003 une enquête remarquable sur les ondes de la radio publique, tout en publiant un livre majeur : Un homme à abattre (Fayard, 2007), bientôt réédité.

L’autre journaliste ayant fini par décortiquer la mort de Robert Boulin est un ancien de l’Agence France-Presse, Francis Christophe, qui tient un blog documenté sur Mediapart. Il a également rédigé un livre électronique clair comme de l’eau de (anguille sous) roche : Boulin le fantôme de la Ve République, de Chirac à Sarkozy.

Voilà donc de quoi soutenir la vision du téléfilm de Pierre Aknine, qui sera suivi mardi 29 janvier, à 22h20, d’un débat contradictoire auquel devraient participer trois défenseurs de la thèse officielle du suicide : Gilles Cayatte, réalisateur du documentaire diffusé lundi 28 janvier à 23h20 sur France 3 ; le commissaire Alain Tourre, chef adjoint du SRPJ de Versailles en 1979 ; la journaliste Michèle Cotta, 75 ans, qui nous expliquera certainement à quel point Robert Boulin était affecté par sa femme volage et son fils attiré par les garçons – une pseudo analyse psychologisante valant sans doute mieux que les faits, trop têtus ! Les tenants de l’assassinat, lors de ce débat, seront deux de nos interlocuteurs, Jean Charbonnel et Benoît Collombat, plus Pierre Aknine, réalisateur de “Crime d’État”, dont voici la bande-annonce :

Quand peut-on dire qu’un événement appartient à l’histoire ? Ce sujet de philosophie de classe terminale, nous le vivons chaque jour. Pour ma part, parmi les décès de 1979, l’année de mes 20 ans, je me souviens de la disparition d’une grande musicienne : Nadia Boulanger (j’avais vu, deux ans auparavant à la télévision, un documentaire magnifique que lui avait consacré Bruno Monsaingeon). Je me souviens surtout de la fin du gangster Jacques Mesrine, abattu dans sa voiture à Paris, qui allait servir, comme le rappelle Jacques Collet dans la vidéo, de dérivatif miraculeux au pouvoir, quelques jours après le prétendu « suicide » de Robert Boulin. Or je n’ai aucun souvenir de la mort de Robert Boulin. Mon inconscient doit être branché sur la propagande nationale...

Je me tenais depuis, instinctivement, à l’écart de cette affaire, peut-être de peur d’être embarqué par des convulsionnaires complotistes, qui voient le crime en chaque suicide (Pierre Bérégovoy, par exemple). Ce refus, qui se croit parfois supérieur, de se pencher sur un fait divers sanglant, s’apparente, en l’occurrence, à céder aux logiques des cyniques du haut du panier et à leur raison d’État, qui n’est que la raison du plus scélérat.

J’ai fini par examiner la matière en lisant d’abord le livre de Fabienne Boulin Burgeat, Le Dormeur du val (voir sous l’onglet “Prolonger”), puis en accompagnant, voilà bientôt deux ans, Edwy Plenel pour interroger James Sarazin. Depuis, sans devenir un militant de cette cause, je ne cesse d’encourager à ouvrir les yeux, autour de moi, les sceptiques – donc les ignorants de mon espèce jusque voilà peu ! Comprendre l’affaire Boulin est une sorte de passeport pour un paysage mental, civique et politique : le jugement critique...

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